[628] Des pièces retrouvées aux Archives nationales (F⁷ 5255³), nous ont fait connaître, et les origines de cette confiscation, et l’argumentation captieuse qui permit à l’Etat de justifier une spoliation absolument inique. Elles nous renseignent en outre sur la succession d’Aiguillon (p. 352).
Le 7 octobre 1792, Coutausse, procureur général, syndic de Lot-et-Garonne, écrivait d’Agen à Roland, ministre de l’intérieur, que le Directoire du Département avait reçu du maréchal de camp d’Aiguillon un imprimé lui annonçant qu’il était «sorti de la République». Le Directoire du Département estimait qu’en conséquence les biens de cet officier supérieur devaient être mis «à la disposition de la Nation»; mais «comme l’émigration n’était pas légalement constatée à ses yeux», le procureur général syndic priait Roland de «lui donner, sans perte de temps, la connaissance certaine de l’état du maréchal de camp d’Aiguillon». Il joignait en même temps à sa lettre l’imprimé, que nous n’avons pas retrouvé, par parenthèse, dans le dossier des Archives.
A cette même date du 7 octobre 1792, une autre pièce, émanée du Directoire, certifiait l’existence de l’imprimé, arrivé de Bâle sous le nom de Vignerot, «dit d’Aiguillon», et que lui, Directoire, «instruit, par les nouvelles politiques, de l’émigration» du maréchal de camp, avait rendu un arrêté, sur le rapport du procureur syndic général, concluant au séquestre des biens de d’Aiguillon.
Or, consécutivement à cet arrêté, le 5 décembre 1792, une déclaration, signée Salmon, établissait, en raison du contrat de mariage entre le duc et la duchesse d’Aiguillon, la situation de la mère et du fils par rapport à leurs intérêts respectifs. Pendant la communauté de biens qui existait entre les deux époux et à laquelle pouvait renoncer la veuve, pour «s’en tenir à ses reprises et conventions matrimoniales, il avait été fait des emprunts considérables tant en viager qu’en perpétuel, auxquels elle s’était obligée et avait même aliéné de ses propres»; de ce fait, la succession de son mari lui devait une indemnité.
La duchesse s’en était d’abord tenue à ses reprises et son fils, qui s’était «porté héritier bénéficiaire», avait recueilli, en 1790, la succession de son père, à charge d’en payer les dettes; mais il l’avait bientôt rétrocédée à sa mère, qui s’était engagée à désintéresser les créanciers de son mari et de plus à loger son fils et sa bru, en leur servant une rente annuelle de 24.000 livres.
La déclaration Salmon n’accepte pas cet arrangement familial: «M. d’Aiguillon s’étant émigré, aux termes de la loi concernant les émigrés, l’acte de 1790 ne peut se soutenir; et la Nation a le droit de faire poser les scellés sur tous les meubles et papiers qui sont à l’hôtel de Paris, à celui de Versailles, au château de Ruel, à celui de Véretz, près de Tours, à celui d’Aiguillon département du Lot (sic), à celui de Saint-Bihy{*} près Saint-Brieuc en Bretagne; de faire reprendre ces terres, excepté celles de Saint-Bihy (propriété de la duchesse), par les départements de leur situation, et celle de Montcornet-les-Ardennes, par le département de celui-ci, sans que les revenus du duché d’Aiguillon puissent être tenus des dettes du père et des reprises de la mère; et, dans le cas contraire, la nation pourrait, dès ce moment, rentrer dans les objets compris dans la donation de Louis XIII (au cardinal de Richelieu).»
La duchesse douairière d’Aiguillon était donc rentrée d’émigration, quand Salmon donnait sa consultation sur le cas du maréchal de camp Vignerot: autrement, il n’eût pas manqué d’argumenter contre la mère, comme il l’avait fait contre le fils.
Mais ce qui dépasse les limites de la vraisemblance, c’est la note que nous donne le répertoire Tuetey, d’après cette pièce des Archives nationales (F. IV, 1470) des 3 et 5 avril 1793: «On dénonce la présence à Paris des ci-devant duc et duchesse d’Aiguillon: celle-ci, déguisée en petite ouvrière, allait même au spectacle aux places de 12 sols. La dame Pinard, de leur intimité, a dit à son mari que s’il n’était pas si patriote, elle lui confierait bien des choses et que, pour l’empêcher d’être assassiné, elle lui donnerait sous peu une médaille à l’effigie de Louis Capet».
Que la jeune duchesse d’Aiguillon soit revenue en France, ce n’est pas improbable; mais que le duc ait eu la témérité d’y reparaître, après son bruyant départ de l’armée, c’est inadmissible. A vrai dire, les trois quarts des dénonciations que dictait alors l’esprit de délation et qu’enregistrait la police étaient aussi absurdes que celle-ci.
{A} Le château de Saint-Bihi, demeure patrimoniale des Mauron-Plélo, avait été reconstruit, vers 1750, par le duc d’Aiguillon. Ce château sert aujourd’hui de magasin à fourrages.