«On raconte que dernièrement à une fête que donnait le duc d’Aiguillon, il se trouvait au dessert une croquante figurée représentant les diverses parties de l’Europe et du globe auxquelles correspond son ministère. Ce seigneur en offrit à Mᵐᵉ la vicomtesse de Fleury et lui demanda ce qu’elle voulait. Après les petites simagrées des jolies femmes:
—Eh bien! Monsieur le duc, s’écria-t-elle, donnez-moi la France, je la croquerai aussi bien qu’une autre.»
Cette période de réceptions fut interrompue, dans le courant de l’année, par un deuil dont souffrit cruellement la duchesse d’Aiguillon, et que ravivait, en toutes circonstances, une sensibilité fort rare à cette époque où la philosophie sceptique de la bonne compagnie prétendait cuirasser le cœur humain contre les émotions les plus légitimes.
La «grosse duchesse» était morte subitement, au sortir du bain, d’une indigestion, prétendent les Mémoires secrets, qui signalent le décès à la date du 15 juin et font l’oraison funèbre de la défunte sur le ton moqueur dont ils sont coutumiers:
«Beaucoup d’esprit, très instruite et fort entichée de la philosophie moderne, c’est-à-dire de matérialisme et d’athéisme.»
Et la maligne gazette rappelait que la douairière était la protectrice attitrée de l’Encyclopédie et des Encyclopédistes. L’abbé de Prades, auteur d’une thèse des plus hardies, avait dû à la grosse duchesse un asile et des secours qui lui avaient permis de se soustraire au fanatisme de ses ennemis.
Nous avons vu précédemment[275] quels regrets Mᵐᵉ d’Aiguillon avait donnés à la mémoire de sa belle-mère. Six mois après, le souvenir des bienfaits reçus lui arrachait encore des larmes, alors qu’elle «était allée en Sorbonne», dans cette église dont les caveaux servaient de sépulture aux Richelieu[276]. C’était là encore que reposaient les cendres de «ce qu’elle avait le plus aimé», des enfants qu’elle avait perdus. «Il a fallu tout mon courage, gémit-elle, pour y être sans qu’il y parût; j’y suis parvenue: il n’y a eu que mes enfants qui s’en soient aperçus... Plus j’ai souffert et plus j’ai été aise que M. d’Aiguillon n’ait pas pu y venir. Je craignais ce moment-là pour lui...[277]»
Joli trait de tendresse conjugale! Attention délicate pour un homme à qui la seule politique donnât vraisemblablement de l’émotion!
XIV
Un mauvais jour de l’an pour Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Conseils de prudence.—Les galas de d’Aiguillon et de Mᵐᵉ du Barry: «le noir serpent» et l’œuf d’autruche.—On s’écrase chez Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Bouderies entre le ministre et la favorite.—«Le mauvais sujet».—Confidences de Mˡˡᵉ Chon: Mercy-Argenteau serait-il berné?—L’intrigue Narbonne.—Réconciliation des deux alliés.—La contre-police de d’Aiguillon: Dumouriez et consorts embastillés.—L’exil du comte de Broglie, d’après Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Indiscrétions de Septimanie.—Récriminations de Rohan.—Insuccès diplomatiques du premier ministre.