L’attitude du roi, constatée et commentée par Richelieu, ne pouvait qu’autoriser de telles espérances. Le prince, plus épris que jamais, au souvenir des charmes de l’absente, était impatient de revoir la duchesse. Il pressait Richelieu d’aller annoncer à Mme de Châteauroux la prompte arrivée de l’amant le plus tendre et le plus soumis:

—«Jamais, répondait Richelieu; je vous servirais trop mal; d’ailleurs, pourrait-elle nous pardonner?

—«Que faire?

—«Aller à Fribourg; elle voulait y suivre Votre Majesté[288]

[288] Mémoires de la duchesse de Brancas (fragments historiques sur Louis XV et Mme de Châteauroux) (édition Lacour, 1865), p. 103.

Richelieu avait précédé le roi au siège de Fribourg. Là, le prince lui fit redemander par Le Bel les lettres de la Duchesse, que le premier valet de chambre avait remises à Richelieu, pendant la maladie de son maître et sur l’ordre de celui-ci. Quand le duc quitta Fribourg pour aller tenir les États du Languedoc, le roi lui défendit expressément de passer par Paris, où Richelieu comptait s’arrêter pour s’entendre de nouveau avec sa fidèle alliée[289].

[289] Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu (inédits).

Mais bien que Mme de Châteauroux reprochât, sur le mode plaisant, à son «cher oncle» de ne pas connaître Louis XV, le fin courtisan qu’était le duc avait adroitement préparé son maître à subir toutes les exigences qu’entendait lui imposer la favorite, par manière de réparation. Déjà, en septembre, il avait fait tenir au roi, avant de le rejoindre, un mémoire, où il lui retraçait l’historique de la maladie de Metz, et lui démontrait à quel point des ambitions inavouables, escomptant peut-être une fin qu’elles espéraient prochaine, avaient abusé des remords et de la faiblesse du monarque. Quand il avait revu le convalescent, il était revenu sur les divers épisodes de ce que les disgrâciés d’alors appelaient la «cabale de Metz», souvenir humiliant pour un prince, très jaloux de son autorité sous son éternelle indifférence. Et Richelieu, qui, sans attaquer, comme Voltaire, l’Église, la détestait peut-être davantage, rappelait à Louis XV l’importance que s’étaient insolemment arrogée des prêtres, au chevet d’un roi qu’on pensait à l’agonie[290].

[290] Louis XV avait dû demander publiquement pardon à «ses peuples» du scandale qu’il leur avait donné pendant sa vie.

Mme de Châteauroux fixa le jour d’un rendez-vous si impatiemment désiré. Ce fut, le 16 octobre, à l’issue des fêtes magnifiques que la ville de Paris donna en l’honneur du Bien-Aimé et auxquelles la Duchesse prétendait avoir assisté, perdue dans la foule, sous le travestissement sans doute d’une humble grisette. Elle demeurait, avec sa sœur Lauraguais, rue du Bac, dans un hôtel dépendant des Jacobins de la rue Saint-Dominique. Le roi s’y présenta, accompagné de Richelieu[291]. Mme de Châteauroux s’évanouit, après avoir murmuré: