Mangin éclata de rire:

—Ça, je demande à voir.

—Vous verrez, mon cher collègue, soyez-en sûr, et vous regretterez de voir.

Puis, après une pause:

—L'uniforme est simple. Un baudrier rouge avec des étoiles dorées. Nos gens vont dans les villages, sous couleur de commerce. Ils s'enquièrent, ils s'informent, apprennent ainsi que tel ou tel habitant jouit d'une influence incontestée, soit parce qu'il est un guerrier renommé, soit simplement parce que ses poings sont solides.

—Allez toujours, je vous suis.

—Ils se rendent chez ce personnage, le complimentent, lui déclarent que l'Angleterre chérit les valeureux guerriers ou les lutteurs robustes, exaltent sa vanité en lui affirmant qu'il aurait droit à tous les honneurs. Bref, ils lui confèrent le baudrier rouge avec le titre de «champion de l'ordre» dans le district, et le droit de percevoir une dîme sur ses concitoyens.

Mangin haussa les épaules.

—C'est absurde.

—Pas du tout. Les Anglais ont étudié le noir. L'homme choisi, ayant un signe distinctif, devient aussitôt l'idole d'une partie de la tribu. Enchanté de la façon dont ses mérites ont été proclamés, ravi de pouvoir vivre dans la paresse, grâce à l'impôt dont il frappe ses compagnons, le champion devient un ferme allié de l'Angleterre. Au bout de peu de temps, il est doublé d'un missionnaire qui travaille ardemment à augmenter son pouvoir... et la farce est jouée. Qu'une mission comme la nôtre passe à proximité du village, vite l'agent anglais court à la case du champion. «Ce sont des ennemis, dit-il, ils songent à te déposer et à nommer un champion dans leurs intérêts.» Une telle éventualité serait la ruine pour le bon nègre; aussi il n'en demande pas davantage, il soulève ses partisans et alors, plus de vivres, des flèches ou des coups de fusil qui partent des broussailles; nos traînards sont assommés.