—Laisse-moi, ma chère Marie, dit mon père en se dégageant des bras de sa femme. C’est pour nos enfants, c’est pour toi que je cherche à gagner quelque chose... La Providence me guidera sur la route; confions-nous à elle... elle doit veiller sur un père de famille.

—En disant ces mots, mon père sort de notre demeure, et ma mère, dont les yeux sont pleins de larmes, va s’asseoir contre le lit, sur lequel elle repose sa tête.

Le vieux monsieur n’a vu qu’une chose: c’est que mon père est parti pour exécuter ses ordres. Satisfait de ce côté, il se rapproche du feu qu’il attise et dans lequel il jette quelques bourrées placées près du foyer.

Le domestique est allé visiter la table sur laquelle nous avons soupé; et je lui vois faire la grimace après avoir goûté de la soupe qui restait pour mon père.

—Triste cuisine! dit-il en jetant les yeux de tous côtés.—Est-ce que monsieur le comte n’a pas faim?—Non, Champagne; d’ailleurs crois-tu que je mangerais de ce dont se nourrissent ces paysans?...—Il est certain que cela ne me semble pas fort bien accommodé!...—Ces gens-là vivent comme des brutes... Cela n’a point de palais!...—Ah! quand je pense au cuisinier de monsieur le comte... c’est là un homme de mérite!—Oui, Champagne, c’est un garçon plein de talent! je le pousserai... je lui ferai de la réputation.—Je vois qu’il ne faut pas songer à souper ici. Heureusement que nous avons bien dîné, et que demain nous trouverons quelque bonne auberge...—As-tu dans ta poche le flacon de vin d’Alicante...—Oui, monsieur.—Donne-le-moi, que j’en boive une gorgée... cela me remettra... car le souper de ces Savoyards répand une odeur pestilentielle...

Le valet tire d’une poche de son habit un assez grand flacon recouvert de paille, sur lequel il porte un œil de convoitise, et qu’il présente à son maître; celui-ci boit à même la bouteille, puis la referme avec soin et la rend à son valet, qui soupire en la remettant dans sa poche.

—Assieds-toi, Champagne, dit l’étranger, je te le permets: ce paysan sera longtemps; d’ailleurs il faut ensuite qu’il conduise le charron à ma voiture. Chauffe-toi, et entretiens le feu, car il fait horriblement froid, et je sens le vent qui me glace de tous côtés... Comment fait-on pour vivre dans de semblables masures!

M. Champagne ne se l’est pas fait répéter: il prend une chaise, s’approche du feu en se mettant du côté opposé à son maître, et paraît jouir avec délices du plaisir de se chauffer et de se reposer. Ma mère est toujours assise contre le lit, et je présume qu’elle s’est endormie. Depuis longtemps mes frères goûtent un paisible repos; je reste donc seul éveillé avec M. le comte et son valet, dont je m’amuse à écouter la conversation en les regardant fort à mon aise par un trou de notre rideau.

—Sais-tu bien, Champagne, que j’ai eu une idée excellente, et que je suis enchanté d’avoir pris un parti aussi décisif!...—Certainement, monsieur le comte... De quel parti voulez-vous parler?—Eh! parbleu! de l’idée que j’ai eue d’enlever ma fille, de l’emmener avec moi à Paris... Comme madame la comtesse sera surprise, lorsqu’en s’éveillant demain elle ne trouvera plus sa chère Adolphine!...—Ce ne sera pas une surprise agréable pour madame!... elle adore sa fille!...—Oui, Champagne; mais je veux qu’elle m’adore aussi, moi... car enfin je suis son époux.—Il n’y a pas de doute, monsieur le comte.—Cela n’a pas été sans peine, à la vérité; mademoiselle de Blémont ne voulait pas se marier... Oh! c’est bien le caractère le plus bizarre... de l’esprit... ah! Champagne, de l’esprit jusqu’au bout des doigts!—Et elle ne voulait pas de vous, monsieur le comte!—Je ne te dis pas cela, je dis elle ne voulait pas se marier. Pur caprice de jeune fille... idées romanesques ou mélancoliques!—Est-ce que madame la comtesse a un caractère triste?—Au contraire elle est très-enjouée, très-vive, très-folle même... Depuis notre mariage cependant elle est un peu moins gaie.—N’ayant l’honneur d’être valet de chambre de monsieur le comte que depuis un an, je ne connais qu’à peine madame; car, pendant cet espace de temps, je crois qu’elle n’a point passé dix jours avec monsieur.—Non, Champagne, elle ne les a point passés... et depuis cinq années que nous sommes mariés, nous n’avons guère vécu plus de deux mois ensemble.—Vous devez faire un excellent ménage?—Oh! certainement!... et si je voulais laisser madame la comtesse maîtresse de voyager continuellement, d’être à la campagne quand je suis à Paris, et de revenir à Paris quand je vais à la campagne, nous serions fort bien ensemble. Mais tu entends, Champagne, qu’il y a des moments où je suis bien aise de trouver ma femme dans son appartement...—Oui, monsieur le comte, je comprends.—Je sais bien que notre manière de vivre est extrêmement distinguée: il n’y a rien de plus noble que des époux qui ne se voient que cinq ou six fois dans l’année; mais encore faut-il se rencontrer quelquefois... et pour rencontrer ma femme, je suis toujours obligé de courir après elle. Encore si je l’attrapais!... mais au contraire...—Comment! est-ce que c’est madame qui attrape monsieur?—Non, Champagne; mais c’est un petit salpêtre qui ne peut rester en place... Est-elle à ma terre en Bourgogne, je me mets en route; j’arrive, je crois la trouver, la surprendre agréablement... pas du tout! Madame est partie il y a deux heures pour le château d’une de ses amies. Je me rends à ce château, elle vient de le quitter pour retourner à Paris... Je reviens à Paris... depuis la veille elle est partie pour prendre les eaux... Et toujours comme cela. Il n’y a pas de mois que je ne manque mon épouse.—Cela doit beaucoup fatiguer monsieur le comte!—Elle m’avait prévenu en m’épousant... Oh! elle a montré une franchise rare!... elle ne m’a caché aucun de ses défauts! Elle m’a dit qu’elle était coquette, volontaire, impérieuse, capricieuse... Tu sens bien que j’ai été enchanté de sa franchise.—Peste! je le crois bien, monsieur; c’est un trésor qu’une femme aussi franche!—Puis, comme je te l’ai dit, elle ne voulait pas se marier.—Mais quand elle a vu monsieur le comte, elle a changé de résolution?—Au contraire... elle est devenue tenace... Oh! c’est une femme à caractère... elle a été jusqu’à me menacer de me faire...—De vous faire?...—De me faire... tu sais bien... comme les petits bourgeois.—Ah! je comprends... et cela n’a pas effrayé monsieur le comte?—Fi donc! Champagne, est-ce qu’une demoiselle aussi distinguée peut faillir? est-ce que je ne connaissais pas les vertus de mademoiselle Caroline de Blémont et les principes dans lesquels on l’avait élevée? Son père, qui était mon ami, est un homme de mon genre, car il y avait beaucoup de rapport entre nous...—Est-ce qu’il n’avait qu’un œil comme monsieur le comte?—Je parle du moral et des sentiments. Son père, Champagne, m’a dit: Épousez ma fille, j’en serai bien aise, et elle finira par en être contente. Elle ne vous aime pas; mais si vous savez vous y prendre, avant quinze ans elle vous adorera.—Voilà un père qui parlait comme Mathieu Laensberg.—Il ne s’est pas trompé, Champagne; oh! je m’en aperçois chaque fois que je parviens à attraper ma femme. Madame la comtesse commence à avoir beaucoup de tendresse pour moi... et si ce n’était cette manie de courir sans cesse le monde... mais cela lui passera.

Ici, M. le comte se rapprocha du feu en bâillant; et M. Champagne, se trouvant derrière son maître, tira lestement le flacon de sa poche, y but à longs traits, et le remit en place sans que l’on s’aperçût de rien.