La voix partait de la loge du concierge. Manette s’avance assez embarrassée. Elle pourrait bien demander Lucile, elle y a déjà pensé; mais cela lui coûterait beaucoup, car Manette n’aime pas Lucile. Pourquoi? elle ne se l’explique pas bien à elle-même, mais toutes les femmes comprendront ce qui se passe dans son cœur.
—Monsieur, dit-elle enfin en s’approchant du carreau contre lequel la figure rébarbative du concierge est placée, monsieur... c’est que je voulais... savoir... si vous aviez vu André hier au soir?
—André! qu’est-ce que c’est que ça? je ne connais pas ça.
—Comment! monsieur, vous ne connaissez pas un jeune homme... bien gentil... qui a demeuré huit ans dans cet hôtel?
—Ah!... celui qu’on appelait le Savoyard?...
—Oui, monsieur, celui-là.
—Eh! morbleu! il y a plus d’un an qu’il ne demeure plus ici! que le diable vous emporte de venir me réveiller pour cela!... se présenter à sept heures du matin dans un hôtel, faire ce tapage!... il faut être bien hardie!... frapper chez M. le comte comme si on allait chez un marchand de vin!... sortez vite, et refermez la porte.
Manette ne répond rien, mais elle pleure, elle sanglote, et le concierge, qui avait retiré sa tête du carreau, l’y remet de nouveau, et regarde la jeune fille. Manette n’a pas vingt ans, elle est bien faite, fraîche, jolie, et les larmes qui tombent de ses beaux yeux et qu’elle essuie avec le coin de son tablier la rendent encore plus intéressante. Le concierge est homme, les grands yeux noirs de Manette dissipent son envie de dormir, et il lui dit d’un ton plus doux:
—Eh bien! qu’est-ce que vous avez à pleurer comme ça?... c’est votre André qui vous aura fait quelque infidélité? vous êtes pourtant fort gentille... mais ces jeunes gens, ça ne connaît pas le prix d’un tel trésor!...
—Oh! non, monsieur, ce n’est pas cela... je cherche André, parce qu’il a disparu, et je voulais savoir s’il était venu hier dans cette maison.