—Les journées sont longues aux champs... vous ne pouvez les passer à rien faire.
—Je travaillerai pour cette bonne femme.
—Le soir... je dessine dans ma chambre... vous vous ennuierez.
—Pas plus qu’hier.
Je me tais, car elle a réponse à tout. Je prends mon carton de dessin, je sors et vais m’établir à ma place favorite. Les objets que j’aperçois me ramènent à mes souvenirs; pendant quelques moments je ne songe qu’à Adolphine. Mais ensuite je me rappelle Manette; je me retourne pour voir si elle m’a suivi. Je ne l’aperçois pas... Où donc est-elle?... Mais que m’importe! Je m’assieds, je commence un dessin... Je voudrais pourtant bien savoir où est Manette. Je regarde encore de tous côtés... Je l’aperçois enfin à deux cents pas de moi, assise et cousant... Pauvre sœur!... elle s’est placée derrière un buisson pour que je ne la voie point! Eh bien! qu’elle reste là... Je n’irai certainement pas lui parler; je veux la punir de son entêtement.
Je prends mon crayon, je dessine quelque temps... Puis je lance à la dérobée un regard vers le buisson... Elle est toujours là, elle travaille et ne lève pas les yeux de mon côté. Voyez un peu ce beau plaisir! rester avec moi pour ne point me parler ni me regarder... Mais je crois que je le lui ai défendu hier, et elle n’ose pas me désobéir. C’est mal à moi de lui avoir fait cette défense; Manette m’a toujours montré tant d’amitié, de dévouement; et son père ne fut-il pas mon premier protecteur!... Elle est venue ici pour adoucir mes peines, pour calmer mes chagrins, et je la traiterais avec cette froideur!... Ah! je ne reconnais plus mon cœur. Faisons signe à Manette de venir s’asseoir près de moi: si elle veut causer, eh bien! je lui parlerai d’Adolphine, et sa présence, loin de me distraire de mes souvenirs, servira à les entretenir encore.
Je me tourne du côté où est Manette, je lui fais des signes... Elle ne lève pas la tête... Oh! elle ne regardera pas de mon côté!... Je tousse légèrement, je l’appelle... Elle ne bouge pas... Vous verrez qu’il faudra que ce soit moi qui aille la trouver.
Je me lève et marche lentement vers Manette. Arrivé tout près d’elle, je m’arrête, elle continue de travailler et ne lève pas les yeux; il me semble cependant que le fichu qui couvre son sein sel soulève plus fréquemment.
—Manette!... vous ne m’avez donc pas entendu?...
—Est-ce que vous m’avez parlé? me répond-elle sans lever les yeux de dessus son ouvrage.