—Allons donc, Champagne, allez-vous tenir cette enfant une heure comme cela!... posez-la sur un lit... si toutefois il y a un lit ici... Ensuite vous irez retrouver le postillon:
M. Champagne s’empresse d’exécuter les ordres de son maître: il suit ma mère qui le conduit vers son lit, placé dans le fond de la chambre. L’endroit où nous couchions mes frères et moi était situé à l’autre bout de la salle, et caché par un grand rideau de toile grise fixé sur une longue tringle de fer. L’enfoncement dans lequel était placée notre couchette formait un espace de quatre pieds carrés lorsque le rideau était tiré; cela composait tout notre appartement; mais nous y reposions paisiblement; et quoique le vent pénétrât quelquefois dans notre chambre à coucher mal close, les soucis et les insomnies ne s’y glissaient jamais: il faut bien que le pauvre ait quelques dédommagements.
Mes regards n’étant plus attachés sur la petite que l’on plaçait sur le lit de ma mère, je me retournai et j’examinai l’autre monsieur.
Il pouvait avoir cinquante-cinq ans; sa taille était petite, son corps maigre et fluet; quoique en voyage, il ne portait point de bottes, et le froid avait en effet tellement fait rentrer ses mollets, qu’on n’en apercevait aucun vestige. Sa figure était longue comme son nez, qui, de profil, était capable de garantir du vent la personne à laquelle il aurait donné le bras. Son teint était jaune; un de ses yeux était couvert d’un morceau de taffetas noir fixé là par un ruban qui entourait la tête du monsieur, sans cependant lui donner aucune ressemblance avec l’Amour. L’œil qui lui restait était noir et assez vif; forcé de faire l’office de deux, son maître ne le laissait pas un moment en repos et le roulait continuellement de gauche à droite. Enfin, une expression de dédain et d’ironie semblait habituelle à la physionomie de ce monsieur, qui était coiffé en poudre avec une petite queue, qui, par-derrière, suivait tous les mouvements de son œil. En apercevant la figure de ce voyageur, il ne nous échappa aucun cri d’admiration.
L’étranger regardait d’un air mécontent l’intérieur de notre chambre.—Est-ce que vous n’avez pas une autre pièce que celle-ci où je puisse me reposer loin de tous ces marmots? dit-il à mon père en jetant sur moi et mes frères un regard d’impatience.—Non, monsieur; je n’avons que cette grande chambre, qui fait tout notre logis...—Une chambre; ils appellent cela une chambre! murmure le monsieur en regardant son valet, qui venait de lui prendre son manteau et souriait d’un air respectueux à tout ce que disait son maître.
—Voyons... où vais-je me mettre? car il faut pourtant que je me mette quelque part... n’est-ce pas, Champagne?—Il est certain, monsieur le comte, que l’endroit est peu digne de vous!... mais enfin ce n’est pas la faute de ces pauvres gens...—Tu as raison, Champagne; l’endroit n’est pas digne de moi!... mais, puisqu’il n’y en a pas d’autre...
—Ah! si monsieur voulait être seul, dit ma mère, nous avons encore là-haut un grenier où sont les provisions d’hiver... il y a de la paille fraîche...
—Un grenier!... de la paille! à moi?... Dis donc, Champagne, as-tu entendu cette Savoyarde? c’est vraiment trop fort!...
Et le monsieur roulait à droite et à gauche son petit œil qu’il voulait rendre perçant. Quoique placé derrière lui, je m’en apercevais par le mouvement qu’il faisait faire à sa queue.
—Ces paysans ne savent pas à qui ils ont l’honneur de parler, monsieur le comte.—Certainement ils ne le savent pas... Voyons, approchez-moi un fauteuil que je puisse m’asseoir.