—Cette petite tiendra de moi en tout: le même sang-froid, le même calme dans le danger!... c’est dans le sang!... La famille des Francornard est connue pour cela depuis trois siècles!... Nous avons un de nos ancêtres qui s’est endormi sur un bélier au siége de Solyme...—La veille de l’assaut, monsieur le comte?—Non... le lendemain. Mon aïeul a eu deux fois un cheval abattu sous lui!...—A l’armée, monsieur le comte?—Non, au manége. Et mon père avait, quand il est mort, plus de deux cents cicatrices sur le corps... Dis donc, Champagne, deux cents cicatrices!... il n’y a pas beaucoup de gens qui pourraient en montrer autant!...—Peste! je le crois bien... c’étaient des coups d’épée, sans doute.—Non, c’étaient des piqûres de sangsue; il était extrêmement sanguin. Quant à moi, je porte sur mon visage des preuves de ma valeur!...—Il y a bien des personnes qui voudraient ressembler à monsieur le comte.—Oui, certes, Champagne; l’œil que je n’ai plus m’a fait faire bien des conquêtes...—Je crois que monsieur m’a dit que c’était en se disputant avec un Anglais qu’il l’avait perdu?—Oui, Champagne: pardieu! cette affaire-là fit assez de bruit!... nous nous disputions... à qui mangerait le plus vite... Je fus vainqueur, Champagne, et dans sa colère l’Anglais me lança à la tête un œuf dur qui fit sauter mon œil à dix pas!...—Ah! mon Dieu!...—Juge de ma fureur! si l’on ne m’avait retenu... je serais tombé sous la table!... Mais je suis bien vengé!...—Vous avez tué votre homme?—Oui, Champagne; un mois après nous avons recommencé le pari, et mon Anglais est mort d’indigestion.
La conversation du maître et du valet ne nous avait pas empêchés, mes frères et moi, de terminer notre souper. Ma mère allait à chaque instant considérer la petite fille; puis elle revenait près de mon père qui, debout au milieu de la chambre, son chapeau et son bâton à la main, attendait qu’il plût au voyageur de donner des ordres pour sa voiture et son postillon, qui devait geler sur la route pendant que M. le comte étendait ses jambes devant la flamme ardente de notre foyer.
—Sa fille! répétait ma mère à l’oreille de son mari toutes les fois qu’elle venait de regarder la petite dormeuse: comprends-tu cela, toi, Georget?—Oui, Marie, dans le grand monde on dit que l’on voit souvent de ces choses-là.
—Monsieur, dit enfin mon père en s’approchant de l’étranger, votre postillon est toujours sur la route... et...—Eh bien! c’est son état d’être sur les routes!... Ce drôle-là qui allait me jeter dans un précipice!... il mériterait que je le fisse sévèrement punir!...—Je crois bien qu’il se serait fait autant de mal que monsieur!—Ah! vous croyez cela, mon cher? Dis donc, Champagne, ce Savoyard qui se permet de comparer mon existence à celle d’un postillon!...—Monsieur le comte, ces gens-là ne sont pas en état de vous comprendre.—Tu as raison, cela vit et cela meurt comme des marmottes... sans avoir eu une pensée distinguée. Cependant, il faut que je reparte le plus tôt possible... je ne saurais rester longtemps en ces lieux... cela y sent la nature d’une force à vous asphyxier? Champagne, va avec ce Savoyard rejoindre la voiture; qu’on examine bien s’il n’y a rien de cassé... qu’on la mette dans le bon chemin; et, dès qu’il fera jour, nous partirons, je ne veux pas m’aventurer encore la nuit sur ces routes couvertes de neige.—Comptez sur ma prudence, monsieur.
M. Champagne sort avec mon père. M. le comte se rapproche du feu et ne paraît plus s’occuper de sa fille ni de nous. Au bout de quelques minutes un son prolongé nous apprit que notre hôte ronflait comme son aïeul après la prise de Solyme.
—Il faut vous coucher, enfants, nous dit ma mère. Votre vue ne paraît pas fort agréable à ce monsieur, qui sans doute n’aime pas les enfants; car, depuis son arrivée ici, il ne s’est pas approché une seule fois de sa fille. Avoir un bijou comme cela, et ne point l’adorer!... Ah! je n’y comprends rien!... Il faut que ces gens du grand monde aient la tête bien occupée pour oublier ainsi leurs enfants.
—Ah! ma mère, laisse-nous encore voir la petite fille, dis-je en courant près du lit. Pierre en fit autant, et notre mère prit le petit Jacques dans ses bras afin qu’il pût la bien voir aussi.
—Le beau bonnet! dit Pierre; les beaux habits!...—Comme elle dort!... dis-je à mon tour, ah! si elle pouvait ouvrir les yeux!... Je voudrais bien l’entendre parler, maman.—Elle a donc soupé? dit Jacques.—Probablement, mon garçon... ces gens riches ont de tout dans leur voiture.—Restera-t-elle avec nous? dit Pierre.—Non, mes enfants; elle repartira avec son père au point du jour. Que ferait dans notre pauvre chaumière cette enfant habituée à l’aisance, aux douceurs de la vie?... Et cependant, on l’aimerait bien, et peut-être plus que ce petit vilain monsieur, qui se dit son père!...
Dans ce moment, Jacques, en passant sa main sur la fourrure qui garnissait le bonnet de la petite fille, lui fit faire un léger mouvement; elle se retourna; sa pelisse s’entr’ouvrit et nous aperçûmes un médaillon pendu à son cou avec une chaîne d’or.
—Oh! le beau joujou! dit Jacques, et nous avançons tous la tête vers la dormeuse afin de voir de plus près le bijou.