«C'est donc une bien jolie femme, monsieur?—Oh! oui, Rose, une figure... qui plaît tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant, moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela... à moins que...—Oui, à moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?—Mais vingt ans, je suppose...—Grande?—Une taille ordinaire... mais si bien faite!... si bien tournée!...—Elle était bien mise?—Oui... elle est élégante.—Quelle robe avait-elle?»
Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'écriant: «Est-ce que tu crois que je me suis amusé à tâter l'étoffe de sa robe?... Je te dis que c'est une dame... à la mode enfin!...—Vous n'avez pas parlé de votre visite chez cette dame aux Chopard?—Ma foi non... Pourquoi faire?—Certainement vous êtes le maître de vos actions... et vous seriez bien bon de vous gêner... Et êtes-vous retourné chez cette dame?—Non... Est-ce que tu penses que je puis y retourner, Rose?—Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas engagé?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une connaissance très-agréable.—Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...»
Et Jean enchanté serre Rose dans ses bras et l'embrasse à plusieurs reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'écriant: «Voulez vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu sait pourtant que nous sommes bien sages!»
Mais Jean, après avoir embrassé Rose encore une fois, se lève brusquement en s'écriant: «Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir madame Dorville.
«—Allez, allez, monsieur,» dit Rose à Jean qui s'éloigne en courant; puis la petite se dit en se frottant les mains: «Oh! que je suis contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous faites des mariages sans me consulter... c'est bon... nous verrons... M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont l'air de me regarder comme une domestique...»
Jean est rentré chez lui; lorsqu'il avait résolu quelque chose, il fallait qu'il l'exécutât sur-le-champ. Il est décidé à se rendre le jour même chez madame Dorville; mais il se rappelle l'élégance de la maîtresse de la maison, et, pour la première fois de sa vie, Jean songe à faire de la toilette. Lorsqu'il est allé rue Richer, il était, selon sa coutume, dans un grand négligé; cette fois il veut être bien mis: «Car enfin,» se dit-il, «je suis à mon aise; et je ne vois pas pourquoi je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis m'arranger tout aussi bien qu'un autre.»
Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cirées, un gilet blanc, et veut faire un joli nœud à sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il ne peut parvenir à former quelque chose de bien; il se dépite, frappe du pied; déchire trois cravates, et sa mère entre dans son appartement pour savoir après qui il en a.
«Je ne puis pas venir à bout de mettre ma cravate,» s'écrie Jean d'un air désespéré. «Attends,» mon ami, attends,» dit madame Durand, «ne t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.»
La bonne maman fait assez convenablement une rosette à son fils; malheureusement les rosettes ne sont plus à la mode, mais Jean ne sait pas cela, et il se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui ne lui était jamais arrivé, s'arrête devant la glace, passe ses doigts dans ses cheveux, les boucle un peu sur le côté, puis prend son chapeau et sort, laissant sa mère dans l'extase, s'écrier: «Certainement! il est amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'être la première pour laquelle il ait fait une semblable toilette.»
Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus tôt. Le voilà rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison. Alors le cœur lui bat, il se sent tout ému, il éprouve un trouble dont il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au portier madame Dorville.