Bellequeue s'est éloigné en promettant d'amener bientôt son filleul; et Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent enfin, un soir, à l'accompagner chez les Chopard.

On reçoit Jean avec cet empressement mêlé de tristesse commandée par la circonstance. Mademoiselle Adélaïde a fait une toilette dans laquelle le noir domine afin de prouver à son prétendu qu'elle partage sa douleur. Madame Chopard ne parle pas des fruits à l'eau-de-vie et des liqueurs faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de calembourgs. On garde pendant toute la soirée une tenue sévère; Bellequeue croit même qu'il est de la convenance de ne parler qu'a demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela donne à la réunion l'aspect d'une soirée de fantasmagorie de Robertson.

Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lève, salue assez froidement mademoiselle Adélaïde, qui pousse un énorme soupir en lui disant adieu, et lui tend une main qu'il ne songe pas à baiser, et qu'elle est forcée de laisser retomber en se disant: «Il faut qu'il soit terriblement affecté!...»

»—Adieu, mon ami,» dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme. «Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance... c'est naturel; mais Adélaïde a fait un certain brou de noix... auquel incessamment nous dirons deux mots...»

Jean se contente de saluer tout le monde et s'éloigne. Quand il est parti, Bellequeue dit aux Chopard: «Ça s'est très-bien passé!—Le pauvre garçon est encore bien chagrin!» dit madame Chopard. «Je suis sûre qu'il ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?—Non, ma mère, pas un seul mot!—Il se sera fait une furieuse violence!» dit M. Chopard. «Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et la nature avant tout.»

Quelques jours après cette soirée, sans en prévenir Bellequeue, sans consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et élégans, fait décorer avec soin son nouvel appartement, et prend un valet de chambre à la place de Catherine, qui a désiré s'établir, et à laquelle Jean a donné de quoi élever une petite boutique.

Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes gens du bon ton, sa tournure et ses manières se ressentent de ses anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes contractées dès l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est jeune, il a de la fortune, il paraît confiant et généreux, c'est plus qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'être admis dans ce monde où souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.

Jean, qui jusque alors avait fui la société et se moquait des usages, des sujétions qu'elle impose, Jean désire aller dans le monde. Il ne veut pas s'expliquer à lui-même le motif du changement de sa conduite; il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics, à la promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer à un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une personne qu'il adore en secret, et à laquelle il pense sans cesse, sans vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.

Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la visiter; mademoiselle Adélaïde se consume d'amour et d'ennui; la distillation est négligée, les sciences et les arts sont abandonnés. La jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un mois s'est écoulé depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on n'entend plus parler du fiancé. Une telle conduite semble extraordinaire.

«Il est très-juste de pleurer la perte de ses parens,» dit mademoiselle Adélaïde, «mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prétendu a toujours versé des larmes et poussé des soupirs depuis sa dernière visite, il doit être maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas le laisser venir à rien avant de m'épouser.»