Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: «Il paraît qu'ici il est impossible de se dire deux mots de suite!...
»—Dans le monde,» répond Caroline «on échange beaucoup de paroles, mais on se dit bien peu de chose!...»
Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette fois Jean est obligé de céder la place; mais il va prendre une chaise et revient s'asseoir derrière Caroline, paraissant décidé à lui servir de sentinelle.
Un cercle nombreux s'est formé de nouveau devant la femme aimable qui sait répondre à chacun avec grâce, avec esprit, et que l'on aime à entendre presque autant qu'on aime à la voir. Plusieurs personnes approchent leur chaise de celle occupée par madame Dorville. La conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littérature, théâtres; des hommes de mérite sont venus se placer près de Caroline parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive, spirituelle, enjouée; Caroline est aimable sans paraître s'en douter, et si quelques traits de malice lui échappent, du moins elle ne cherche point à briller en déchirant ses meilleures amies.
Jean ne prend point part à la conversation. Assis à quelques pas derrière Caroline, il écoute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche. Quelques personnes le regardent avec étonnement; c'est un observateur, se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique qu'elle est peinée de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas sur la cause de son silence.
Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est Tolbecque qui le dirige, et ses quadrilles délicieux font venir en foule les danseurs. Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit d'une voix touchante: «Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...
»—Moi, causer avec tout ce monde!» s'écrie Jean qui ne peut plus se contenir. «Ne suis-je pas un animal, un sac... un malheureux ignorant?... Aurais-je été mêler mon mot à ce qu'on vous disait, pour lâcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'être aussi bête... Depuis que je vous connais, madame, je m'aperçois de tout ce qui me manque!... Autrefois je me trouvais bien... très-bien même... Je croyais que l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a du cœur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...
»—Comment, belle dame, vous ne venez pas à la danse?» dit un jeune merveilleux en présentant sa main à madame Dorville. «Mais à quoi songez-vous?... On vous demande... On vous réclame... Oh! il faut absolument venir.»
Caroline cède aux instances du jeune homme, elle se lève, lui donne la main et s'éloigne, après avoir jeté encore un coup d'œil sur Jean.
Celui-ci regarde Caroline s'éloigner en frappant du pied avec impatience. Il reste dans le salon où il n'y a plus que quelques couples isolés qui ne font aucune attention à lui.