«Amusé!...» répond Jean, en regardant Gersac avec humeur. «En effet je m'y suis si bien conduit!...—Comment! qu'avez-vous donc fait? Est-ce parce que vous avez perdu à l'écarte?—Oh! non, je n'y songe plus... J'ai joué pour faire quelque chose, cela ne m'occupait guère... Mais ma tournure gauche, empruntée...—Bah! vous êtes trop modeste, vous commenciez à vous tenir très-bien... Il y a mille personnes qui ne vous valent pas, et qui ne passent dans le monde qu'à force d'assurance et de suffisance, cela sert de voile à leur nullité ou à leur sottise.—Et ce que j'ai fait en voulant danser l'anglaise?... Direz-vous encore qu'on ne s'est pas moqué de moi!—Et non vraiment; on n'a ri que de votre danseuse; si vous aviez eu pour partner une jeune et jolie femme, tous les torts auraient été de votre côté; mais heureusement pour vous, que vous dansiez avec un demi-siècle surchargé de fleurs et de plumes... Elle est tombée si drôlement... Ah! ah! vraiment, mon cher, il n'y avait pas moyen de garder son sérieux... On n'a vu qu'elle et on n'a pas songé à vous. Je vous ai cherché après l'anglaise, mais vous êtes parti si brusquement!—Il me semblait que tous les yeux étaient fixés sur moi!... Je me suis sauvé!...—Il est unique! Venez ce soir avec moi, je vous mène encore dans une grande soirée... Vous ne danserez pas l'anglaise, voilà tout.—Non, je vous remercie... Je ne veux plus aller dans le monde que lorsque je me sentirai capable d'y tenir ma place, et en état de me mêler à la conversation, sans craindre de dire quelque balourdise.—Quelle folie! mais ce n'est qu'en allant en société que vous vous formerez.—Je vous le répète, j'ai beaucoup de choses à apprendre avant d'y retourner...—Eh! mon ami, vous êtes jeune et riche; que vous ayez le vernis du savoir-vivre, c'est tout ce qu'il faut.—Mon cher Gersac, je voudrais avoir quelque chose de plus que le vernis.»
Voyant que ses instances sont inutiles, Gersac quitte Jean qui se livre à ses réflexions, lorsqu'on sonne de nouveau, et bientôt Bellequeue est introduit chez son filleul.
«Quoi! c'est vous, mon cher ami!» dit Jean en courant au-devant de Bellequeue qui regarde avec admiration l'appartement.
«—Oui, sans doute, c'est moi... Il faut bien que je vienne, car, Dieu merci, tu me laisserais mourir sans t'en inquiéter!...—Ah! pardonnez-moi... J'ai tort, je l'avoue... mais tant de choses m'occupaient... Auriez-vous été malade?—Un petit accès de goutte, rien que ça, mais je n'y pense plus... Je me sens très-leste aujourd'hui... et ma jambe n'est plus enflée du tout, n'est-ce pas?...—Je n'y vois rien.—Il faut que je m'asseie cependant... Ouf... Je suis venu en voiture... Tu me coûtes de l'argent, mauvais sujet; mais je me flatte que je ne le regretterai pas. Pourrait-on savoir d'abord pourquoi monsieur a déménagé?...—Mon cher parrain, le logement que j'occupais me rappelait trop la perte que je venais de faire... et puis... ce quartier-ci me convenait mieux...—Le quartier est beau, j'en conviens, mais il me semble que le nôtre n'est pas non plus à dédaigner...—Je ne le dédaigne pas, mais...—N'importe, passons l'article du logement, ce n'est pas le plus essentiel; je suis venu pour quelque chose de plus important. Dis-moi un peu comment il se fait que tu ne sois pas retourné chez les Chopard depuis le soir où je t'y ai conduit... On assure que tu cours les spectacles, les promenades, le monde, et tu ne vas pas voir ta prétendue? Je t'avoue, mon ami, qu'on ne conçoit rien à ta conduite, et la belle Adélaïde elle-même en est alarmée. Cependant il y a plus de quatre mois que ta mère est morte... Tu ne peux tarder à reparler de mariage, à fixer l'époque de votre union... Tu sais bien que tous les préparatifs étaient faits avant la maladie de madame Durand... J'avais tout disposé... J'avais mon costume tout prêt... Est-ce que tu veux me faire attendre que les vers se mettent dans mon pantalon collant?...»
Jean ne répond rien, il s'est levé, il se promène dans la chambre avec agitation. Bellequeue, qui est assis dans un fauteuil, suit des yeux le jeune homme.
«Mon cher parrain,» dit enfin Jean en s'arrêtant devant Bellequeue, «j'ai un aveu à vous faire...—Un aveu!... Quelque cadeau que tu veux faire à ta prétendue, je gage, et tu ne sais comment le présenter?...—Ce n'est pas ça du tout... Tenez... cela me coûte à vous dire... car cela va vous fâcher... mais il faut pourtant bien que je vous avoue...—Quoi donc? mon garçon, explique-toi, ne me tiens pas deux heures entre le ziste et le zeste...—Décidément je ne veux pas épouser mademoiselle Chopard.»
Bellequeue a fait un mouvement en arrière dans lequel il manque de tomber avec son fauteuil; cependant il se replace en s'écriant: «Tu ne veux pas!... Qu'est-ce que tu as dit? J'ai sans doute mal entendu.»
Jean répète d'un ton décidé et très-distinctement: «Je ne veux pas épouser mademoiselle Chopard.»
Cette fois Bellequeue se lève et se frappe le front d'un air de désespoir en s'écriant: «Voilà qui passe toute croyance! voilà de ces choses qui vous suffoquent!... Tu ne veux pas épouser ta prétendue... ta future... la belle Adélaïde avec qui tu es fiancé!...—Oh! pour fiancé, mon cher parrain, c'est vous qui avez fait de votre propre chef cette cérémonie-là; je sais qu'on n'est pas engagé avec une demoiselle pour lui avoir serré la main.—Pardonnez-moi, monsieur, on est très-engagé au contraire. Et qu'est-ce que vous voudriez donc lui avoir serré, s'il vous plaît?... Et quand on a pris jour pour un hymen, quand les parens vous regardent déjà comme leur fils, quand la demoiselle compte sur vous, pensez-vous encore qu'on ne soit pas engagé?... pensez-vous qu'on puisse se jouer ainsi d'une famille et d'un cœur de dix-neuf ans!...»
La colère avait presque donné de l'éloquence à Bellequeue; il se promenait dans la chambre et ne sentait plus qu'il venait d'avoir la goutte. Jean s'approche de lui et lui prend la main en lui disant: