Bellequeue paraissait tellement affecté que Rose ne rit plus, mais elle se rapproche de son maître et lui dit: «Monsieur, si vous aviez voulu m'écouter, rappelez-vous d'abord que vous n'auriez pas proposé ce mariage-là.—C'est vrai, Rose, je me le rappelle très-bien... mais...—Mais! mais!... je ne vois pas maintenant de raison pour vous rendre malade, parce que votre filleul change d'avis...—C'est que, Rose...—Est-ce vous qui deviez épouser mademoiselle Chopard?...—Non sans doute...—Est-ce votre faute si un jeune homme de vingt et un ans s'aperçoit qu'il n'aime pas celle qu'il allait épouser?—Je ne dis pas...—Faut-il après tout, que pour les beaux yeux de mademoiselle Adélaïde, M. Jean se rende malheureux pour le reste de ses jours en épousant une femme qu'il n'aime pas...—Il est certain...—Est-ce que vous n'aimez pas mieux votre filleul... un garçon que vous avez vu naître, que cette grande Adélaïde, qui a toujours l'air de porter des socques par-dessus des patins?—Sans doute j'aime mieux mon filleul... mais...—Enfin, en vous rendant malade pour ces Chopard, qui ne vous en auront aucune obligation, en serez-vous plus avancé; et cela changera-t-il rien à la détermination de M. Jean?—Ma foi non... au fait.... tu m'ouvres les yeux, Rose.—C'est bien heureux...—Comme tu dis, quand je me ferais du mal... ça ne fera pas épouser Adélaïde à Jean... mais ce qui me tourmente... c'est de savoir comment je dirai cela aux Chopard...—Vous direz tout simplement ce que M. Jean vous a répondu.—Cela va porter un coup affreux à la jeune fille!—Bah! laissez donc!... elle est de force à supporter cela!... Tenez, vous avez encore votre habit, votre chapeau, il ne faut jamais remettre au lendemain les choses désagréables; allez sur-le-champ chez les Chopard, et que ce soit une affaire terminée.»
Bellequeue se lève d'un air résolu en s'écriant: «Tu as raison, Rose, il faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne suis pas encore bien leste et j'ai congédié mon fiacre... je ne pourrai jamais aller à pied...—Il ne manque pas de fiacres dans le quartier... descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que vous serez en bas...—Je dépense terriblement d'argent, aujourd'hui, Rose!...—Voilà ce que c'est que de vouloir faire des mariages... Allons; venez, je vais vous donner le bras.»
La petite bonne ne laisse pas à son maître le temps de changer d'avis, elle l'entraîne aussi vite qu'il peut aller. Arrivés au bas de l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramène bientôt devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: «Rose, si je n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de leur dîner.... et il n'est peut-être pas convenable...
»—Non, non, monsieur,» répond Rose, «il n'est qu'une heure et demie; on ne dîne pas à cette heure-là... Allons, tâchez donc d'être ferme... et finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'être mou comme cela!...»
Et en disant ces mots, Rose poussait son maître sur le marche-pied. Le cocher a refermé la portière; la petite bonne lui donne l'adresse, en lui disant: «Allez bon train, et vous aurez pour boire.» Le cocher monte sur son siège et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue arrive devant la porte des Chopard, balançant encore s'il irait ou non.
«Ah! mon Dieu!... me voilà arrivé!» se dit Bellequeue en voyant le fiacre s'arrêter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se monte la tête, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en laissant toujours la portière de son fiacre ouverte, parce qu'il veut être certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, après avoir mis son chapeau à cornes presque sur ses sourcils, au risque de déranger toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.
La famille était rassemblée: on attendait Bellequeue avec impatience. Mademoiselle Adélaïde avait déjà pris trois verres d'eau sucrée à la fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui répéter: «Calme-toi, mon enfant, notre ami Bellequeue a dit à ton père qu'il ramènerait ton futur dans tes bras...»
»—Oui, certainement,» disait Chopard en se promenant dans le salon. «Bellequeue a pris la chose à cœur... c'est naturel... parce que quand il s'agit d'une affaire d'amour... le cœur est à tout.»
Ici Chopard se retourne et se mord les lèvres en se disant: «Ah! mon Dieu!... le cœur atout!... J'ai fait un calembourg malgré moi!... Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de l'esprit, ça vous emporte!...»
Enfin on a sonné. «Les voilà!» s'écrie madame Chopard, pendant que mademoiselle Adélaïde cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa physionomie la colère doit le céder à l'amour. Mais avant qu'elle soit décidée, la porte s'ouvre, Bellequeue paraît seul, il tient son mouchoir à sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.