M. Chopard, qui s'aperçoit que Jean n'en veut pas démordre, se lève d'un air très-mécontent, enfonce son chapeau sur sa tête et fait quelques tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'œil. Enfin il s'arrête devant le jeune homme... se pince les lèvres et dit: «Tout cela, monsieur, prouve donc que décidément vous ne voulez pas épouser ma fille?

»—Il n'est que trop vrai, monsieur.—Alors, monsieur, je dois vous avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que je ne suis pas de ces pères sans caractère qui prennent ces choses-là comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces pères-ci!... Ah!... Dieu! persil!...» murmure Chopard en se retournant; «celui-là s'est fait tout seul.»

Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui répond d'un air soumis: «Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit pas, ordonnez, monsieur, je suis à vous quand vous le désirerez et vous ferai raison avec les armes que vous choisirez, l'épée.... le pistolet.... ce qui vous plaira enfin.»

M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en s'écriant: «Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas question d'épée, ni de pistolet... Ce sont de très-mauvaises raisons que celles-là!... Mais pour ne plus vouloir épouser ma fille... il faut que vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison à donner... Voilà ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.

»—Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...—Il n'y a aucun mal, mon cher ami...—Vous voulez que je vous dise...—Oui mon garçon, ça me fera plaisir... Au moins on sait à quoi s'en tenir.—Eh bien! monsieur Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la vérité... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit à mon parrain! Si je n'épouse point mademoiselle Adélaïde, c'est que... j'en aime une autre, monsieur...

»—Vous en aimez une autre, mon garçon?—Oui, monsieur, oui, et c'est en vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-être le malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait naître... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse l'époux de votre fille? Irai-je lui offrir un cœur brûlant pour une autre?...

»—Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand même vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins, voilà une raison... une très-bonne raison... et je suis sûr qu'Adélaïde en sera satisfaite... Mon garçon, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter le bonjour... Quant à ces bocaux... je crois que je puis... Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en état d'apprécier ce qu'ils contiennent.—Oh! non, monsieur.—Je vais donc les remporter... Plus tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille qui attend impatiemment mon retour.»

M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est éloigné, Jean dit à son domestique:

«Préparez mes effets... Dès demain je déménage, je quitte ce logement...—Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donné congé...—N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux être seul... ne pas être dérangé à chaque instant, ne plus recevoir de visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant quelque temps.»

Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement qui puisse le recevoir sur-le-champ.