Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle répond à Valcourt avec un peu d'aigreur: «S'il fallait, monsieur, relever les ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le monde un seul instant à soi.»
Valcourt ne répond rien, mais il est très-piqué de voir Caroline prendre la défense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui. Cependant la conversation a changé, il n'est plus question de Jean. Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, même pour Valcourt, et on sort de chez elle enchanté de la grâce avec laquelle elle en fait les honneurs.
Jean est-il donc de nouveau totalement oublié? Si Caroline est rêveuse, est-ce à lui qu'elle pense? Est-il présumable qu'une femme du monde, accablée d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois, qui ne lui pas adressé un mot galant, et qui ne saurait tourner un compliment d'une manière convenable? Mais que sait-on? Il se passe au fond de notre cœur des choses si bizarres, que nous serions souvent nous-mêmes fort embarrassés de nous expliquer nos sentimens.
Lorsque, après une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle, dans la journée ou le soir, elle ne manquait jamais de demander à son portier s'il lui était venu du monde. Lorsque c'était quelques jeunes gens qui étaient venus lui rendre visite, elle se faisait répéter leur nom, puis disait encore: «C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres personnes?—Non, madame,» répétait le concierge, et Caroline rentrait chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.
Enfin l'hiver a passé; il a semblé cette fois bien long à Caroline qui parle souvent du désir qu'elle éprouve de retourner à sa campagne. Déjà les jours sont plus longs, les matinées plus belles, les arbres reprennent leur parure, et Louise dit à sa maîtresse: «Nous allons bientôt retourner à Luzarche, n'est-ce pas, madame?—Oh! oui, bientôt,» dit Caroline.
Cependant la semaine s'écoule, et on ne part point. Au bout de quelques jours Louise dit encore: «Voilà le beau temps qui est revenu... Madame, qui désirait si vivement retourner à la campagne, va sans doute partir avant peu.—Oui, la semaine prochaine,» répond Caroline.
Mais la semaine s'écoulait encore sans que Caroline donnât ses ordres pour les apprêts du départ, et Louise ne concevait pas que sa maîtresse ne fît point au printemps ce qu'elle semblait tant désirer l'hiver.
On est arrivé à la fin de juin, et on est encore à Paris, lorsque ordinairement à cette époque on est aux champs depuis deux mois. La femme de chambre n'ose plus demander à sa maîtresse si l'on partira bientôt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on fasse tous les préparatifs pour aller à la campagne.
La veille du jour fixé pour son départ, Caroline a eu beaucoup d'emplettes à faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on n'y emportait pas mille choses de la ville. Après avoir recommandé aux marchands de lui envoyer dans la soirée ce qu'elle a choisi, Caroline retourne chez elle. Mais à quelques pas de sa maison, un jeune homme l'aborde timidement. Caroline lève les yeux et reconnaît Jean.
«Quoi... c'est vous, monsieur!» dit la jeune femme avec une expression de surprise qui n'avait rien de désagréable pour celui qui la causait. «—Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la liberté de vous arrêter, mais je n'ai pu résister au désir de vous dire adieu... avant votre départ pour la campagne.—Mais, monsieur, si vous aviez ce désir, qui vous empêchait de vous présenter chez moi?—Je voulais, madame, avant d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne plus être déplacé dans votre société, afin que vous n'eussiez plus à rougir de m'y admettre.