On fait encore quelques pas pour s'éloigner, puis Adélaïde s'écrie: «Je m'en vais lui parler moi-même à ce portier... car il n'est pas possible... il se sera moqué de vous... et pour quinze sous il devait vous en dire plus long que ça... Attendez-moi là.»

Adélaïde laisse sa mère dans la rue et court jusqu'à l'ancienne demeure de Jean. Mais malgré ses questions, ses prières, ses demandes cent fois répétées, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mère, lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant, à son mari: «Voilà son amour qui s'est rallumé plus fort que jamais!—J'étais sûr qu'il était mal éteint...» répond M. Chopard. «Je vous l'ai dit: elle néglige ses bocaux, c'est qu'elle pense à autre chose.—Il faut lui pardonner, un premier amour est bien difficile à effacer de notre mémoire.—Comment savez-vous ça, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu à effacer depuis que vous êtes mon épouse?—Ah! monsieur Chopard, voilà une question qui me fait de la peine!...—C'était un jeu de mots, ma chère amie.»

Depuis qu'Adélaïde a passé ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir vingt-cinq, et ses parens la considèrent comme une femme forte, bien capable de se conduire elle-même; aussi la laisse-t-on sortir seule le matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour quelques détails de ménage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la liberté qu'ils lui laissent.

Quelques jours après sa course rue de Provence avec sa mère, Adélaïde y retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean. Le portier fait sa réponse ordinaire; la grande fille s'éloigne, puis elle y retourne deux jours après; elle n'en apprend pas davantage; mais elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adélaïde ne lui glissait de temps en temps une pièce blanche pour se conserver ses bonnes graces.

«Ne pas même dire dans quelle ville d'Italie il est allé!» s'écrie parfois Adélaïde, «car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien loin l'Italie?

«—Ah! Dieu! si c'est loin!» répond M. Chopard, qui craint qu'il ne prenne envie à sa fille de l'envoyer y chercher Jean. «C'est un pays perdu!... c'est-à-dire que c'est immensément loin!... c'est au-delà de... de toutes les montagnes!...—Bien plus loin que Rouen, où vous m'avez menée une fois?—Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat horrible!... On y étouffe toute la journée! et on ne mange que du macaroni pour se rafraîchir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur les routes; il est très-rare qu'on y arrive sans avoir été dépouillé cinq ou six fois en chemin.

»—Ce n'est pas encore ça qui me ferait peur,» dit Adélaïde; «mais quand on ne sait pas de quel côté se diriger... Il aura suivi là sa nouvelle conquête!... C'est peut-être d'une Italienne qu'il est devenu amoureux... Ces femmes-là sont si coquettes... elles emploient tant de manéges pour séduire les hommes...—Elles emploient même des philtres,» dit M. Chopard. «—Alors je suis sûre qu'on aura fait usage de quelque chose comme ça, pour m'enlever le cœur de M. Jean, car certainement il était trop amoureux de moi pour changer naturellement.—Adélaïde a raison,» dit madame Chopard, «on aura jeté un charme sur le jeune homme.

»—Un charme...,» murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. «Il est certain qu'avec un charme...

»—Ah! si je découvrais cette femme-là!» s'écrie Adélaïde. «Mon papa, est-ce bien grand l'Italie?

»—Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait à la fois les Romains, les Italiens et les Latins!... C'est un pays trois fois grand comme la Chine.»