Louise rencontre le jeune homme au moment où il s'éloignait. «Où donc allez-vous, monsieur?» lui dit-elle. «—Je pars,» répond Jean d'une voix étouffée, «je m'éloigne de ces lieux où je n'aurais jamais dû venir!»
Louise est restée toute saisie: elle ne conçoit rien au brusque départ de celui dont on désirait tant l'arrivée, et elle est encore dans la cour, à en chercher la cause que Jean est déjà bien loin de la demeure de Caroline.
Jean est revenu à Paris, accablé par l'accueil de Caroline et ne concevant point que la connaissance de ce qui s'est passé entre lui et la famille Chopard lui ait fait perdre son cœur. Jean est loin de se douter de tout ce qu'a dit Adélaïde. «Ma conduite a pu être légère,» se dit-il; «j'ai sans doute blessé l'amour-propre de mademoiselle Chopard... Mais devais-je lui sacrifier le bonheur de ma vie, et madame Dorville doit-elle me faire un crime de ce dont elle est seule la cause! C'est elle qui m'a appris à connaître mon cœur. Je n'avais nul amour pour Adélaïde et j'adorais Caroline!... C'est pour cela qu'elle ne veut plus me voir, qu'elle me bannit de sa présence!... Suis-je donc si coupable? Non, c'est qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'a jamais aimé, et que, fâchée de m'avoir écrit une lettre trop tendre, elle a ensuite saisi ce prétexte pour rompre avec moi.»
Jean est rentré chez lui, il s'enferme dans son appartement. Il regrette ses goûts, ses penchans et son indifférence d'autrefois. «Alors,» se dit-il, «j'étais plus heureux! Qu'avais-je besoin de chercher à m'instruire?... On me trouvait bien dans le monde que je voyais... J'ai acquis quelques connaissances, mais j'ai perdu cette insouciance qui suffisait à mon bonheur. C'est pour elle que j'ai voulu me changer... Et voilà comme elle m'en récompense!»
Dans son dépit, Jean jette au loin ses livres, ses cahiers, puis il se met sur son lit en jurant de ne plus penser à Caroline. Mais son image est toujours devant ses yeux, il croit la voir, il lui parle, il l'entend sans cesse.
La nuit n'a point éloigné de sa pensée cette image chérie. Il est une heure du matin, et Jean ne peut trouver le repos, lorsqu'un bruit sourd frappe son oreille: il écoute; le bruit part de sa croisée, il semblerait que l'on force son volet. Jean a laissé une chandelle brûler sur la cheminée, il va se lever, lorsque sa fenêtre s'ouvre entièrement. Ne doutant point que des voleurs ne se soient introduits chez lui, Jean a saisi des pistolets qui sont toujours placés dans sa table de nuit; puis feignant de dormir, il tient ses armes cachées et attend l'événement.
Deux hommes paraissent à la fenêtre. «Il y a de la lumière!» dit l'un d'eux. «C'est singulier. On nous avait dit que le bourgeois couchait ce soir à la campagne.—C'est égal, en avant, puisque nous y v'là... Tant pis pour lui s'il y est.»
Et les deux misérables enjambent la croisée et s'avancent dans l'appartement. Ils se dirigent vers le lit qui est au fond de la chambre.
«Il y a quelqu'un de couché.... Allons-nous-en,» dit l'un. «—Non... non... Il y a de l'argent à gagner ici... Il faut en finir... Et de peur qu'il ne s'éveille... il faut...—Ah!... tu avais dit que nous n'en viendrions pas là....—Je croyais que nous ne trouverions personne.... Mais pour forcer le secrétaire nous ferons du bruit, ça l'éveillerait, il crierait... et je veux l'en empêcher.»
En disant ces mots, le malheureux s'approche du lit, tenant un poignard à la main. Il va lever le bras sur Jean, lorsque celui-ci, se relevant par un mouvement aussi prompt que l'éclair, présente à chaque voleur le bout d'un pistolet.