Adélaïde s'est éloignée, et Rose, qui est restée quelques minutes toute surprise de ce qu'elle vient d'entendre, se dit bientôt: «Comment! elle savait l'adresse de Jean... et je ne la savais pas... Il est à Paris... et j'ignore ce qui se passe... Et cette grande sournoise a l'air de se moquer de moi... Ah! ne perdons pas une minute! Courons rue Richer, il faudra bien que je le trouve aussi, ce vilain Jean qui nous oublie!... Monsieur m'avait envoyée lui acheter une dinde aux truffes, parce qu'il voulait se régaler aujourd'hui! Mais, par exemple, on dînera, ou on ne dînera pas, ça m'est égal, il faut avant tout que je voie M. Jean.»

Et Rose court jusqu'à la rue Richer. Elle demande dans toutes les maisons où il y a des entresols; enfin elle trouve la demeure de Jean. Elle monte, elle entre, elle est chez lui avant d'avoir repris sa respiration.

«C'est Rose!» s'écrie Jean en regardant la petite bonne qui entre tout essoufflée.

«—Oui, monsieur... c'est moi... c'est Rose qui vous retrouve enfin... Vous voilà donc... Ah! que c'est vilain de se cacher ainsi de ses amis, de votre bon parrain qui vous aime tant!... Faire croire qu'on n'est pas à Paris, et y rester depuis quinze mois sans venir nous voir!...—Oui, Rose, c'est vrai... je conviens que j'ai eu bien tort!—Est-ce que vous pouviez penser que M. Bellequeue était encore fâché contre vous?.... lui qui vous aime tant!... Sans cette grande Adélaïde, je ne saurais pas encore votre adresse... Mais j'ai tant couru... je n'en puis plus...—Pauvre Rose!—Embrassez-moi donc, ça me fera oublier la fatigue!....»

Jean embrasse Rose de bien bon cœur, puis la petite bonne demande au jeune homme ce qu'il a fait depuis quinze mois, et où en sont ses amours. Alors Jean lui raconte tout ce qui s'est passé entre lui et Caroline; son bonheur, son ivresse, lorsqu'il s'est cru aimé, et son désespoir depuis trois semaines qu'il ne voit plus celle qu'il adore.

Rose, qui a écouté Jean avec beaucoup d'attention, lui dit: «D'abord, monsieur, il ne faut pas vous désoler, car madame Dorville vous aime toujours.—Tu crois, Rose.—Je ne le crois pas, j'en suis sûre!...—Mais elle m'a dit qu'elle ne voulait plus me revoir.—Parce qu'alors elle était en colère.—Elle m'a traité avec froideur, avec indifférence.—Tout cela ne prouve rien. Ce qui prouve bien plus, c'est cette lettre charmante qu'elle vous écrivait trois jours avant... Pour qu'elle ait changé ainsi, il faut qu'on lui ait fait sur votre compte de faux rapports, d'horribles mensonges... Oh! il y a de la Chopard là-dedans.—Tu crois, Rose?...—J'en suis certaine... N'est-ce pas par cette grande Adélaïde que je viens de savoir votre adresse; elle ne croyait pas alors si bien me servir!... Mais nous verrons si elle sera plus habile que moi... Et madame Dorville demeure ici près?—Oui... mais elle est à la campagne maintenant...—C'est bon... Adieu, monsieur Jean, vous me reverrez bientôt.—Rose, que veux-tu faire?... Songe que je te défends d'aller de ma part chez madame Dorville... que je ne veux pas retourner chez elle.

»—Oui, oui, c'est bon... ça suffit,» dit Rose en sortant, et elle laisse son panier chez Jean, car elle ne songe plus au dîner de son maître, et elle est décidée à partir sur-le-champ pour Luzarche, quoiqu'elle ne sache pas encore quel prétexte elle prendra pour se rendre chez Caroline; mais en passant dans la rue, elle se dit tout à coup:

«Si madame Dorville aime toujours M. Jean, pourquoi ne serait-elle pas revenue à Paris, au lieu de rester loin de lui?... Quand on est près on peut se rencontrer.»

Rose avait deviné juste; le portier lui dit: «Madame Dorville est à Paris depuis huit jours; elle est chez elle, montez.» Rose monte, mais arrivée devant la porte, elle s'arrête cependant pour chercher ce qu'elle dira... ce qu'elle demandera... pourquoi elle viendra: il était temps d'y penser; mais Rose avait beaucoup d'imagination. Après un instant de réflexion, elle a trouvé ce qu'il lui faut, elle sonne chez Caroline.

Louise vient ouvrir, et Rose lui dit: «Mademoiselle... c'est ici chez madame Dorville?—Oui, mademoiselle.—Mon Dieu... je ne sais pas si je dois déranger madame... Je viens pour...—Si vous voulez me dire ce que c'est, mademoiselle?...—Bien volontiers: M. Durand est allé cet été voir madame, votre maîtresse, à sa campagne de Luzarche...—Oui, mademoiselle.—M. Durand... avait emporté un petit livre... couvert en maroquin rouge... Mon Dieu, je ne sais plus le titre... Mais M. Durand y tenait beaucoup parce qu'il lui venait de sa mère... Je viens savoir si vous l'avez trouvé à Luzarche, mademoiselle?