Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul depuis qu'il n'était plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui: «Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!»
Les premiers temps se passèrent assez bien; on excusait les cris, les trépignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il était encore trop petit pour qu'on s'en fâchât. On riait quand il jurait; Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelât vilain mâtin, et madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des croquignoles à monsieur son père. On montrait l'aimable enfant comme une merveille à toutes les personnes qui venaient à la boutique, et M. Jean mettait ses doigts dans l'œil de celui qui voulait l'embrasser, ou crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait en se disant: «Il est bien gentil en effet!»
Jean atteignit ainsi sa sixième année, ne sachant que jouer, jurer, manger et dormir. A la vérité il n'y avait pas encore de temps de perdu, et au milieu de ses espiégleries, il était facile de voir que le petit Jean n'avait pas un mauvais cœur. Il avait une fois donné tout son déjeuner à un pauvre, et une autre fois il avait pleuré toute la journée, parce qu'en jouant avec un canif, il avait blessé au doigt un de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds méchant; par ses reparties et les tours qu'il jouait, il annonçait aussi de l'esprit; on pouvait donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter son caractère, et ne pas ériger en qualités et en gentillesses ce qui ne méritait que des réprimandes ou des corrections.
Quand son fils eut six ans, M. Durand déclara qu'il voulait commencer à s'occuper de son éducation; c'est-à-dire à lui apprendre à connaître les simples, à herboriser et à distinguer toutes les graines qui étaient dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre à se battre avec son parrain Bellequeue, que d'étudier la botanique, et madame Durand trouvait qu'avant de connaître les simples, il fallait au moins que son fils connût ses lettres; mais M. Durand était inflexible sur cet article: il fit asseoir son fils près de lui dans son comptoir, et commença à lui donner des leçons. Le petit Jean pleurait ou trépignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui donna quelques légères corrections, et, lui montrant de la racine de patience, voulut à plusieurs reprises qu'il répétât avec lui le nom de cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son père, qui voulut alors administrer à son rejeton la flagellation scolastique, et dit gravement à son fils: «Monsieur, ôtez votre culotte.»
L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre toilette, ôta sa petite culotte et revint gaîment, la voile au vent, danser devant son père, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: «Celle-ci est pour vous apprendre à connaître la patience, Lapathum; celle-ci pour que vous nommiez avec moi la camomille, Anthemis; celle-ci pour le pourpier, Portulaca; vous aurez une claque pour chacune; de cette manière, mon cher ami, vous apprendrez la botanique per fas et nefas.»
Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique nefas, jeta les hauts cris, sa mère accourut et faillit se trouver mal, en voyant comment M. Durand faisait étudier son fils; elle lui arracha l'enfant en l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il s'efforçait toujours de rétablir la paix que son filleul troublait souvent: il entendit les deux parties, il donna raison à chacune, ce qui est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait pas encore mordre à la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le matin à l'école, afin qu'il apprît d'abord autre chose.
On se rendit à l'avis de M. Bellequeue. Il fut décidé que Jean irait à l'école depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir. Madame Durand choisit celle qui était le plus près de sa demeure; et, après avoir recommandé son fils au maître, comme jadis elle l'avait recommandé à Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin à l'école le petit Jean, qui avait le panier de provision à la main, et le grand carton pendu à son côté.
Jean se plût d'abord à l'école; il était charmé de se trouver avec une foule de petits garçons de son âge, et de pouvoir s'y livrer à de nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il apprenait avec une extrême facilité et pouvait savoir en un quart d'heure ce que d'autres passaient une demi-journée à étudier. Mais bientôt sa vivacité, son étourderie, l'habitude de ne faire que ses volontés, lui firent négliger la grammaire pour s'occuper d'espiégleries qu'il jouait à ses camarades. Chaque jour, Jean inventait quelque tour nouveau qui mettait le désordre dans la classe. Il cachait le rudiment de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers, déchirait les cahiers, cassait les règles, et allait enfin jusqu'à arracher le battant de la sonnette du maître.
Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au maître d'école, celui-ci était indulgent pour Jean, et se contentait de dire à sa mère: «C'est une mauvaise tête!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup de moyens!... A la vérité, il ne veut pas en faire usage, mais c'est égal; il a infiniment de moyens.»
Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou une brioche, et rentrait chez elle en disant: «Le maître a dit que notre fils était plein de moyens.—Mais il écrit comme un chat et ne peut pas lire couramment,» répondait M. Durand. «—C'est égal, monsieur, du moment qu'il a des moyens, cela suffit.»