Tout en pensant à son rêve, M. Durand a laissé retomber sa tête sur l'oreiller, ses yeux se referment, et bientôt il ronfle de nouveau, sans doute pour tâcher de savoir la fin de son rêve précédent.

Catherine est allée retrouver sa maîtresse. Madame Durand donnait de temps à autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais à temps. Madame Durand était d'autant plus inquiète, qu'elle n'avait pas encore été mère et qu'elle approchait de sa trente-cinquième année. Depuis douze ans qu'elle était mariée, elle désirait avec ardeur avoir un enfant. Dans les premiers temps de son hymen, M. Durand avait répondu à son épouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils n'en voudraient; ensuite comme les années s'écoulaient, et que la famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait mal, et qu'il fallait attendre que l'on eût une petite fortune assurée. Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son commerce allait très-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se contentait de lui dire: «Ce n'est pas ma faute... c'est plutôt la vôtre; si nous étions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous répudier ou de prendre une seconde épouse, ou d'avoir des concubines, car la polygamie était permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand Salomon.»

A cela, madame Félicité Durand répondait: «Si nous vivions à Sparte ou à Lacédémone, vous m'auriez déjà amené un bel et beau garçon, afin de savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'était pas rare de voir une femme mariée se livrer aux caresses d'un beau jeune homme, avec l'agrément de son mari. Les citoyens applaudissaient à cet acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes qui fissent honneur à la république.

»—Madame, nous ne sommes pas en Grèce,» avait répondu M. Durand. «—Ni en Egypte, monsieur,» lui avait répliqué sa femme. On assure pourtant que nous avons adopté beaucoup de modes des anciens. Mais revenons à cette pauvre madame Durand que nous avons laissée en mal d'enfant.

«Eh bien! Catherine,» s'écrie-t-elle en voyant revenir sa bonne. «—Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai réveillé... le v'là qui court chez la garde et chez l'accoucheur...—Ah!... pourvu qu'il se dépêche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir j'aurai à embrasser mon enfant...—Ah! dam', je conçois ben... Après douze ans de ménage.... ça commençait à être tardif... J'ai idée que ce sera un garçon, moi; j'ai parié pour ça une once de tabac avec madame Moka, qui prétend que ce sera une fille...—Ah! fille ou garçon, je ne l'en aimerai pas moins!—J'ai envie d'aller réveiller la voisine, madame Ledoux...—Oh! tout à l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu fermer la porte de la rue... Es-tu sûre que M. Durand soit parti?...—Pardi! il doit être à présent rue des Nonaindières.—Va donc voir, Catherine...»

La domestique, pour satisfaire sa maîtresse, retourne dans le magasin, et, avant d'être près du lit, entend les ronflemens de M. Durand. Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui, par un séjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une certaine considération. En s'apercevant que son maître s'est rendormi, elle ne se sent pas de colère; elle court au lit et commence par jeter à terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On était au mois de mars, il faisait froid; Catherine espère que l'air un peu piquant, en frappant sur le corps de son maître, le réveillera plus promptement. Cet expédient lui montrait à la vérité M. Durand dans un fort simple appareil, mais dans les circonstances graves, il n'y a plus ni âge ni sexe.

Le moyen de Catherine a réussi. M. Durand, qui sent le vent de bise souffler sur son abdomen et sur ses clunes, se tourne et se retourne sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et paraît fort surpris en se trouvant devant sa bonne et entièrement à découvert.

«Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine?» dit M. Durand en rabaissant d'un air grave un des pans de sa chemise. «—Quoi, monsieur!... Est-il possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et la garde!...—Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc cela que je rêvais que j'étais à un baptême...—Eh! monsieur, avant d'être au baptême, il faut d'abord que madame soit tirée de là...—C'est juste... mais qui diable m'a mis comme cela in naturalibus.—Oh! dam', je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'là votre pantalon... v'là vos bas...—Allons, Catherine, puisque vous n'avez pas peur que je m'habille devant vous...—Peur!... Ah ben, par exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre.» M. Durand se décide alors à descendre de son lit, et, jetant de côté son bonnet de coton, laisse voir entièrement une petite tête, garnie de cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses joues, un nez en trompette et de petits yeux gris; tout cela placé sur un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de juger sans entendre. «Vl'à vos bretelles....—Il fait terriblement froid cette nuit, Catherine...—Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'là vot' gilet...—Et mes jarretières, Catherine, vous ne me les aviez pas données.—Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretières, à l'heure qu'il est...—Tenez, j'en vois une près de ces racines de fraisiers, fraga, fragorum...—Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'là votre habit, monsieur...—Un instant, Catherine, et ma cravate...—Ah! monsieur; madame accouchera sans qu'on soit là...—Non, Catherine, je suis sûr que nous avons le temps... Je suis presque médecin, moi, et quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment ils se font... Ce ne sont probablement encore que des avant-coureurs...—Allons, monsieur, vous v'là habillé... allez bien vite, je vous en prie...—Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid cette nuit...—Courez, monsieur, ça fait que vous aurez plus chaud...—Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou.... Catherine, prenez garde à ce paquet de sauge, salvia salviæ, qui est tombé de sa case...»

Pour toute réponse, Catherine pousse son maître hors de la chambre, descend devant lui l'escalier, ouvre la porte bâtarde de l'allée et la referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment où celui-ci veut remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oublié.

Certaine enfin que son maître est parti, Catherine court frapper au second, chez madame Ledoux, et après l'avoir éveillée, redescend près de sa maîtresse.