Et ces messieurs entonnent un chœur avec accompagnement de fourchettes et de couteaux. Le limonadier se fâche, il s'approche de nouveau des jeunes gens et leur dit: «Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma maison n'est point un cabaret.»
Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de manière à casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe à un de ses garçons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre fusiliers et un caporal arrivent bientôt dans le café. A leur vue, Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en lançant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.
Les soldats s'avancent. Jean et Démar ne veulent point sortir, tandis que Gervais que la peur a un peu dégrisé se faufile par-dessous les tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir des boulettes, dit à ses soldats: «Saisissez ces deux hommes.»
Les deux hommes, qui avaient à peine trente-trois ans à eux deux, veulent faire résistance, et lancent quelques assiettes aux soldats. Mais leur force ne répond pas à leur courage, ils sont bientôt saisis et emmenés au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit avait attirés.
Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperçoit son filleul marchant fièrement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrête, il ne veut point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit au corps-de-garde avec un autre garçon de son âge.
Bellequeue retrouve toute la vivacité de sa jeunesse, il suit les soldats, perce la foule, et pénètre dans le corps-de-garde presque aussitôt que les deux coupables. Là, Bellequeue court à Jean, se fait expliquer l'affaire, et soulagé en apprenant qu'il ne s'agit que de bruit et d'assiettes cassées, il supplie le commandant du poste de lui rendre son filleul.
Mais les jeunes gens se sont révoltés contre la force armée, le commandant prétend qu'ils doivent être punis. Bellequeue rejette leur faute sur l'ivresse causée par le vin, et le commandant prétend qu'alors il faut les punir pour s'être grisés. Il déclare enfin qu'il ne rendra les jeunes gens qu'à leurs pères. Bellequeue prétend qu'un parrain peut faire le père dans beaucoup d'occasions, le commandant est inflexible, et Bellequeue se décide à aller conter l'affaire au papa Durand.
Bellequeue arrive tout effaré à la boutique de l'herboriste. Il a mis son chapeau sur sa tête, ce qu'il ne fait que dans les cas extraordinaires. «Je viens pour mon filleul,» dit-il en entrant, «il est au corps-de-garde.
»—Au corps-de-garde!» s'écrie madame Durand, «ah, mon Dieu! mon fils s'est engagé!»
Et Catherine est obligée de faire respirer du vinaigre à sa maîtresse qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'écrie: «Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insulté la sentinelle.