»—Eh bien! il n'est pas gêné,» dit Démar, «il choisit l'endroit où on est le mieux.»

Et, s'approchant de Gervais, Démar le prend par les pieds, le fait rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relève, s'avance vers Démar et veut lui en faire autant, mais Démar l'attendait: il donne à Gervais un vigoureux coup de pied dans le côté. Gervais pousse des cris horribles; Jean est obligé de se relever pour aller mettre la paix.

«Aurez-vous bientôt fini de vous disputer?» leur dit-il. «—C'est ce vilain sournois qui me prend mon lit,» dit Gervais en pleurant et se frottant le côté. «—Pas plus ton lit que le mien,» répond Démar en ricanant. «Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit où l'on a le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te céderai pas, j'y suis, et j'y reste.—Allons, Gervais, va te coucher là-bas, et ne crie plus... Est-ce que des amis doivent se battre comme ça à tous momens?»

Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et s'endort, en se disant: «Ça ne peut pas être pour se disputer toujours qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le maître... on n'a pas le droit d'être le maître d'un autre... C'est drôle qu'ils ne comprennent pas ça.»

Jean a dormi fort tard. En s'éveillant, les fumées du vin et du tabac ne troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'étonne de se trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre, chez ses parens. Pour la première fois il réfléchit aux suites de sa fuite; il pense à son père, à sa mère; à sa mère surtout, qui l'aime tant et qui sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec l'argent qu'elle lui a donné qu'il compte vivre loin de la maison paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais usage. Un soupir lui échappe, des larmes mouillent ses paupières; s'il était seul il retournerait maintenant près de sa mère, dût-il être encore mis au pain et à l'eau. Mais il ne peut se décider à quitter ses camarades, une mauvaise honte le retient; Démar et Gervais se moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persévère pour ne point essuyer les quolibets de gens méprisables, lorsqu'on devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-là!

Démar et Gervais qui étaient levés depuis long-temps rentrent alors dans la chambre, et cela met fin aux réflexions de Jean. Celui-ci remarque un grand changement dans le costume de ses camarades: Démar a pris dans le paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge blanc. Gervais a pensé que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est emparé de la redingote qui restait dans le paquet, il a complété sa toilette avec un gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux paquet que Jean avait emporté que quelques chemises et des bas.

«Tiens, comme vous voilà beaux!» dit Jean en les examinant. «Oui, nous avons pris dans le paquet ce qui nous convenait,» dit Démar. «—Nous sommes bien mieux, n'est-ce pas?—Parbleu! vous avez mis mes plus beaux habits.—Ça ne te fait rien... puisque tout est commun entre nous, ce qui manque à l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que c'est bien juste.—Oh! oui! c'est très-juste,» répond Jean en dissimulant une légère grimace que lui fait faire la vue de ses habits sur le dos de ses camarades.

«A propos,» reprend Démar, «et l'argent!... Comptons donc ce que nous possédons... On sait au moins à quoi s'en tenir.»

Jean tire ses pièces d'or de son gilet et les compte sur une table. «Moi, mon compte sera bientôt fait,» dit Gervais, «je n'ai pas le sou.—Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi,» dit Démar, «les voilà... je les joins à la masse.»

En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, «A présent,» dit-il, «il faut partager cela en trois parts égales, et prendre chacun la nôtre.—A quoi bon?» dit. Jean. «—Est-ce que nous n'avons pas juré de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la bonne, partageons-le donc.—Mais puisque nous ne nous séparons pas, je ne vois pas la nécessité de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait un qui paie, cela suffit.—Au fait,» dit Gervais, «pourvu que Jean paie toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas ridicule!