C'était en effet Démar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous la toile, avait jugé prudent de s'éloigner sans attendre ses compagnons.

Les jeunes gens, s'étant rejoints, s'arrêtent enfin derrière des taillis pour reprendre haleine.

«Te voilà donc,» dit Jean à Démar, «tu nous as laissés dans l'embarras sans t'inquiéter comment nous en sortirions!...—Pourquoi ne savez-vous pas bien jouer vos rôles?—C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir les pieds en l'air!—Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps comme ça, et puis être rossé ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais je refais le monstre!...—Moi, je me suis sauvé le premier, parce qu'ayant reçu l'argent je ne voulais pas le rendre.—A propos, voyons la recette, combien avons nous fait?—vingt-deux sous en tout.—C'est gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a coûté la perruque que nous avions mise sur la grosse tête!...—Quand je disais que nous ne ferions pas nos frais...—Et la maison de toile qui est restée au pouvoir des paysans!—C'est ta faute, Jean, avec ton idée de nous faire montrer une curiosité!—Ma foi! messieurs, on ne réussit pas toujours, nous serons peut-être plus heureux une autre fois.—Oui, mais ne comptez pas sur moi pour faire la bête!» dit Gervais en se frottant les reins. «Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si près du théâtre de nos exploits.»

Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrêtent que dans le petit village de Boissy-le-Châtel qu'ils aperçoivent devant eux. Après s'y être reposés quelque temps, ils jugent prudent de s'éloigner encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais paraît souffrir, Démar est rêveur, et Jean se dit tout bas: «Ah!... j'étais si bien avec mes parens!... Mon père m'avait enfermé, c'est vrai; mais, au fait, je méritais bien d'être puni pour m'être grisé... Et certainement, ma mère ne m'aurait pas laissé long-temps au pain et à l'eau.»

On arrive à la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allégé la bourse: Jean ne possède plus qu'une vingtaine de francs, et il déclare fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Démar lui rit au nez, et Gervais répond: «En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!»

Les jeunes gens entrent dans un méchant cabaret; ils soupent avec une omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde où on leur offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe à se disputer au lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout lorsqu'on l'a méritée.

Le lendemain, après le déjeuner, Jean paie le dépense; malgré leur sagesse, elle se monte, avec le coucher, à sept francs; et Jean dit à ses compagnons: «avec toute notre économie, et en dînant mal, les vingt francs n'iront pas loin.—Alors, il vaut autant bien dîner,» dit Gervais.

Démar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un banc près d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce voyageur annonce la confiance et la bonhomie; à peine entré, il entame la conversation avec toutes les personnes qui sont près de lui et commence par leur conter ses affaires.

«Allons-nous-en,» dit Jean, «que faisons-nous ici?—Ma foi, je suis fatigué,» dit Démar, «rien ne nous presse... Restons encore, j'espère que ce ne sera pas pour rien...—Comment?»

Démar ne veut pas en dire davantage; il s'étend sur un banc en fumant une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est derrière la maison; quelques tables placées sous des arbres, annonçaient que les voyageurs pouvaient venir s'y rafraîchir. Ils étaient depuis un quart d'heure dans le jardin, lorsque Démar vient les rejoindre. Sa figure a une expression singulière: il jette de fréquens regards derrière lui, et semble très-agité.