Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, était une brune assez piquante; ses yeux un peu petits étaient d'une extrême vivacité, et son nez, que les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son maître assurait être à la Roxelane, donnait quelque chose de comique à sa figure déjà passablement éveillée. Mademoiselle Rose était mise plutôt en femme de chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers de soie; sa taille était serrée dans un étroit corset, et elle mettait avec beaucoup de grâce une petite tournure; enfin les mauvaises langues du quartier, scandalisées du ton et de la toilette de mademoiselle Rose, assuraient qu'elle était entrée chez M. Bellequeue pour tout faire, et qu'elle s'était fait annoncer ainsi dans les Petites-Affiches. On avait plaisanté le vieux garçon, on avait été jusqu'à dire qu'un homme qui avait des mœurs ne devait point prendre une bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Bellequeue n'avait point écouté tous ces propos, il avait pensé qu'à l'automne de sa vie un homme doit pouvoir faire ses volontés, qu'on peut avoir des mœurs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante de cinquante; qu'il est plus agréable en rentrant chez soi d'y trouver un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait honneur à son maître; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour ses voisins; bref, il avait gardé la jeune fille, et il avait bien fait.

Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait ôté son habit noisette, passé sa robe de chambre de basin, et commencé avec Rose une partie de dames, jeu auquel la jeune bonne était encore assez novice, ne concevant jamais qu'une dame couverte pût être prise; mais son maître avait de la patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller à dame, lorsqu'on sonna avec violence.

«Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela?» dit mademoiselle Rose. «—Il est certain que c'est un peu sans façon,» dit Bellequeue; «va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais à dame, nous reprendrons le coup.—Je vais joliment arranger les sonneurs;» dit mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.

Mais Rose n'a pas le temps de gronder; à peine a-t-elle ouvert la porte que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui se trouvent sur son passage, pénètre dans la chambre de Bellequeue et lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnaître.

«C'est moi, mon parrain,» s'écrie Jean. «—Ah! mon Dieu!... c'est lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse! Le voilà donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A la vérité, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas retrouvé! mais te voilà... L'enfant prodigue est de retour... Nous allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garçon.»

Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est chez Bellequeue, elle a déjà eu occasion de le voir souvent.

Cependant Jean, qui est harassé de fatigue, s'est débarrassé des bras de son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: «Ouf! je n'en puis plus.

»—En effet, tu m'as l'air bien fatigué, mon garçon.—Et comme monsieur Jean est couvert de poussière!» dit Rose. «—Tu viens donc de bien loin?—J'ai fait treize lieues aujourd'hui.—Treize lieues! ah! mon Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes pointes, j'espère?—J'ai presque constamment couru!...—Pauvre garçon... comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas, Rose?—Certainement, M. Jean est un homme à présent.—Mais tu dois avoir besoin de prendre quelque chose?—Je crois bien, je meurs de faim et de soif...—Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce qu'il y a... ce qui reste du dîner... Je vais moi-même... attends, tu auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de montée.»

Mademoiselle Rose court d'un côté, Bellequeue de l'autre; en un instant un couvert est mis, et chargé de viandes froides, de fruits et de bouteilles. Bellequeue veut lui-même verser à son filleul, il se met à table et trinque avec lui.

«A ta santé, Jean, à ton heureux retour!...—Merci, mon parrain. Mais parlez-moi de mes parens, de ma mère... on a été bien en colère contre moi, n'est-ce pas?... Je vois bien à présent que j'ai eu tort... Mais pour en être convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis étaient de mauvais sujets, oh! de très-mauvais sujets. Je le sais maintenant... mais alors je ne le croyais pas.