Mademoiselle Chopard est restée fort surprise de l'impolitesse de Jean; Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle à manger, s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adélaïde, à laquelle il dit: «M. Durand est excessivement timide, je suis sûr qu'il n'a pas osé vous offrir la main.—Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'était ça!—Oh, c'est un garçon très-singulier... Caractère extraordinaire... Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.»

Mademoiselle Adélaïde est placée à table à côté de Jean. Celui-ci lui parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui dire de temps à autre: «Trouvez-vous ça bon? Aimez vous ça? Buvez donc; vous ne buvez pas.» A ces phrases laconiques, mademoiselle Adélaïde répond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y songer; et mademoiselle Adélaïde trouve que Bellequeue a raison, et que Jean ne fait rien comme tout le monde.

Le dîner met M. Chopard en train; il a déjà placé deux calembourgs sur les cornichons, et un sur le pain qu'il n'aime pas sans levain. Madame Chopard rit à se tenir les côtés; madame Durand tâche de rire aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas à se marier; madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en mangeant, et madame Chopard dit à Bellequeue: «Il est très-gai, ce jeune homme, il est excessivement gai.»

Comme Jean n'oublie pas de verser à boire, et qu'il a soin de remplir le verre de M. Chopard, celui-ci dit à madame Durand: «Votre fils me paraît être parfaitement élevé.»

Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit: «Vous savez donc faire des liqueurs?»

Mademoiselle Adélaïde se pince les lèvres et répond avec un peu d'humeur: «Je sais bien faire autre chose, monsieur.—Ah! au fait, une femme; il faut que ça s'occupe; ça ne peut pas, comme nous autres, courir dans les cafés... jouer au billard...—Oh, je joue au billard aussi.—Bah, vraiment!—Nous en avons un à la campagne de mon père, j'ai fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.—Avec des queues à procédés?—Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la musique... Je jouais du forté.—Moi, on a voulu me mettre au violon.—Mais la musique m'agaçait les nerfs.—Oui, ça fait mal aux oreilles.—J'ai appris le dessin... je copiais les modèles antiques, d'après la bosse.—Est-ce qu'ils en ont tous?—J'ai fait un Amour grec qu'on a trouvé très-bien.—Moi, je n'ai fait que des polichinelles, d'après la bosse aussi.—J'avais du penchant pour la botanique... J'aimais à herboriser dans les champs.—Ah! Dieu! herboriser, je m'en souviens, mon père me fouettait pour me faire nommer les plantes en latin... Je ne reconnaissais que les colimaçons.—Mais j'ai laissé cela pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connaître le nom des étoiles, savoir quand Vénus paraît, quand Saturne se couche.—Il doit se coucher quand il a envie de dormir.—Le Chariot, la grande Ourse, l'étoile du Berger...—Mangez donc de la crême, je vous réponds que ça vaut bien la grande Ourse.—Mais tout cela ne vaut pas l'histoire!... C'est si intéressant l'histoire; si amusant!...—Ma nourrice m'en racontait pour m'endormir.—Ces Grecs, ces Romains, ces pères qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mère, ces frères qui se battent entre eux.—Ils avaient donc tous le diable au corps!—Cette Iphigénie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlevé Hélène... Ah! c'est une chose bien amusante que ce siége de Troie!

»—Ma fille est lancée,» dit tout bas madame Chopard à Bellequeue. «La voilà partie!... c'est fini, elle ne s'arrêtera plus!»

Jean laisse parler mademoiselle Adélaïde et se remet à chantonner entre ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame Ledoux qui commence à avoir une pointe de gaîté. Madame Chopard rit des bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame Durand est enchantée de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable abandon. Enfin, mademoiselle Adélaïde semble se faire au ton singulier de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les hommes qui ne font pas comme tout le monde.

On reste long-temps à table. M. Chopard s'y plaît, Jean lui tient tête pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien; les dames ne déparlent pas, et après le café madame Ledoux assure qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.

Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amène la conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'était une très-bonne habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester à table plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le concert en chantant: Femmes voulez-vous éprouver, romance qu'il chante avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux dames, et Jean s'écrie après le second couplet: «Ah! mon parrain!... vous chantez ça comme si vous n'aviez mangé que du miel depuis quinze jours!...—Il est vrai que c'est doucereux,» dit M. Chopard; «moi, je suis pour le gai, le vif... comme Rendez-moi mon écuelle de bois, ou Dans un verger Colinette, ça sera toujours beau, cela...»