«Ah! vous voilà donc, monsieur!... je vous retrouve enfin!... N'est-ce pas une belle heure pour rentrer se coucher!—Eh! toi-même, mon cher Mullern, d'où viens-tu?... Ah! ah! ah!... comme tu es fait!... où t'es-tu donc fourré, mon ami, pour qu'on t'ait mis dans un pareil état.» En effet, Mullern, qui n'avait pas eu le temps de se rajuster, était couvert de foin depuis les pieds jusqu'à la tête.

«D'où je viens, monsieur! morbleu! vous êtes cause que, pour courir après vous, je me suis fait de belles affaires; j'ai forcé une maison, tué les chiens, rossé le fermier, et... un moment plus tard enfin, j'allais être étranglé, sans la pitié d'une femme qui a trouvé apparemment que j'étais encore trop jeune pour mourir, et qui m'a procuré les moyens de m'échapper.—Ah! mon bon Mullern, que je suis fâché d'être la cause!... Mais aussi, pourquoi vas-tu te mettre dans la tête de courir après moi? Je ne suis plus un enfant, et je suis assez grand pour aller tout seul.—Oh! oui, voilà un fier homme!... je voudrais bien savoir comment, à ma place, vous vous en seriez tiré cette nuit!... Mais il ne s'agit pas de cela. J'espère, monsieur, que vous allez me dire ce que vous avez fait depuis hier.—Oui, mon ami, tu vas tout savoir, et tu verras toi-même que je n'ai pas tort.—J'en doute beaucoup, mais c'est égal, parlez.—Tu sauras donc qu'après avoir longtemps parcouru la campagne, je me trouvai surpris par la nuit et fort loin du château; comme j'étais incertain de la route qu'il me fallait prendre pour y revenir, je m'adressai à un paysan, qui m'apprit que je n'étais qu'à deux lieues d'Offembourg. J'avais donc fait près de six lieues en m'éloignant du château. Je pouvais m'égarer en y retournant; je pensai qu'il était plus sage d'aller passer la nuit à la ville. J'en demandai le chemin au paysan, qui me l'indiqua, et je partis. Mais je n'avais pas fait un quart de lieue, lorsque j'aperçus une petite maison, simple, mais de bonne apparence; je m'approche. O surprise!... des sons mélodieux parviennent jusqu'à moi; une musique divine se fait entendre, et je reste près d'une heure immobile devant cette habitation, écoutant une voix qui va jusqu'à mon cœur!—Ah, diable!—Poussé enfin par la curiosité, ou plutôt par le sentiment secret qui me maîtrisait, je résolus de connaître la personne qui faisait naître en mon âme de si douces sensations!... Je frappe, une bonne vieille m'ouvre la porte; je demande à parler à la maîtresse de la maison. Elle m'introduit dans un petit salon; une dame d'un âge mûr était occupée à lire, et auprès d'elle... Ah!... mon ami!... comment pourrai-je te peindre ce que l'univers a de plus parfait!... ce que la nature a formé de plus beau, un ange enfin!...—Et cet ange faisait de la musique?—Oui, mon ami; c'était la personne que j'avais entendue. A mon approche, elle se tut; la vieille dame se leva, et demanda ce qui lui procurait l'honneur de me voir. Je me nommai, et je lui racontai comment je m'étais égaré de ma route sans m'en apercevoir. Au nom du comte de Framberg, je vis un sourire de bienveillance animer sa physionomie.—Parbleu! je le crois bien.—Elle m'offrit d'attendre le jour dans sa maison. Je lui exprimai mes craintes de la déranger.—Et cependant vous restâtes?—Sans doute!... Je me plaçai à côté de ces dames; la conversation s'engagea: la jeune personne paraissait timide et réservée; mais la vieille dame, qui était un peu bavarde, m'apprit que, depuis douze ans environ, elles habitaient la maison où je les avais trouvées; qu'elles ne voyaient personne, parce que le père de Pauline (c'est le nom de la jeune demoiselle) n'aimait pas la société; qu'il était absent depuis quelque temps pour des affaires d'importance, et qu'elles attendaient avec impatience son retour, qui devait leur apprendre si le but de son voyage était rempli.—Oh! oh! voilà bien du mystère!... Enfin?—Enfin, mon ami, tout en parlant ainsi, la nuit s'écoula; dès que j'aperçus le point du jour, je me levai, en faisant mes excuses à ces dames de les avoir fait veiller si tard...—Après?—Je leur demandai la permission de venir quelquefois troubler leur solitude; la bonne dame fit d'abord quelques difficultés...—Il fallait lui dire que vous étiez mon élève.—Mais enfin elle consentit à me recevoir quelquefois, afin d'égayer un peu la solitude de sa chère Pauline, et parce qu'elle pensait que le fils du colonel Framberg était digne de cette préférence. J'étais au comble de la joie! La jeune personne ne me parut pas fâchée de la détermination de sa tutrice, et je m'éloignai, emportant avec moi l'espoir de revoir bientôt celle qui occupera désormais toutes mes pensées!—C'est très-bien, monsieur; ainsi, à seize ans, vous voilà déjà amoureux!...—Oh! pour la vie, Mullern!...—Vous avez joliment profité des leçons de sagesse que je vous ai données!... Allons, croyez-moi, laissez là votre nouvelle passion, qui ne vous conduira à rien de bon!... et qui vous fera faire plutôt quelques sottises, si je n'y prends garde...—Tu n'y penses pas, Mullern; que j'oublie cette femme adorable!... cette femme pour qui je donnerais déjà ma vie!... Mais tu n'as donc jamais aimé?...—Pardonnez-moi, monsieur; j'ai aimé la gloire, le vin et les femmes; mais quant à ces dernières cependant, je ne m'y suis jamais livré que modérément, et j'ai toujours eu soin d'éviter ces grandes passions qui vous écartent de vos devoirs, vous font vivre en Don Quichotte, et vous donnent l'air d'un imbécile!... Croyez-moi, c'est ainsi que l'on est heureux, et non pas en se remplissant la tête de chimères qui ne deviennent jamais des réalités!...—Malgré tous tes beaux discours et ta morale, dont je fais beaucoup de cas, tu ne m'empêcheras pas, mon cher Mullern, de croire que l'amour véritable est le seul bonheur sur la terre; et qu'importe que ce soit une chimère, si elle nous rend heureux?—Allons, je vois bien que je perdrais mon temps à vous moraliser, et j'y renonce; mais au moins je voudrais que l'objet de votre transport en fût digne, et non pas que vous vous livrassiez à une aventurière, comme un apprenti en amour!...—Ah! garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!...—Mais savez-vous seulement le nom de son père?—Certainement; il se nomme Christiern.—Christiern!... je n'ai jamais entendu ce nom-là sur le champ de bataille!...—Et pourtant il est militaire.—Militaire! c'est bien heureux.—Ainsi tu vois que ce sont des femmes...—Je vois... je vois que nous voici au château, et qu'il est temps d'aller se coucher; en vérité, monsieur, vous me faites mener une jolie vie!... Un maréchal des logis se mettre au lit quand tout le monde se lève!...—Mais qui t'empêche de rester debout?—C'est que je suis éreinté d'avoir galopé toute la nuit!...—Et peut-être aussi de t'être tant roulé sur le foin,» ajouta Henri en riant.

Ici Mullern se mordit les lèvres et rentra dans sa chambre, de peur que ce ne fût au tour de son élève à lui donner des leçons.

CHAPITRE VII.
RÉCEPTION DU COLONEL.

Pendant près de six mois qui s'écoulèrent après l'aventure de Henri, il se rendit tous les jours à la maison de sa belle, malgré les représentations de Mullern, et la fatigue que lui occasionnaient ces courses réitérées.

Un jour, pourtant, Mullern fut très-étonné, en se levant, de trouver encore Henri au château. «Eh quoi! vous n'êtes pas parti?—Non, Mullern, et je reste.—Bah! votre Dulcinée vous aurait-elle déjà joué quelques tours de sa façon?—Ma Pauline est incapable de changer!...—Elle vous a donc dit qu'elle vous aime?—Penses-tu que, depuis près de six mois que je la vois, nos cœurs ne se soient pas entendus, et que nos yeux n'ont pas exprimé notre amour?...—Oh! je vois bien que c'est une demoiselle qui connaît le service!—Si je n'y suis pas allé ce matin, c'est que la bonne dame Reinstard (c'est le nom de celle qui lui sert de mère) m'a averti que le père de ma Pauline devait arriver d'un moment à l'autre, et qu'il pourrait se formaliser de mes visites avant d'être instruit du commencement de notre connaissance.—Ainsi vous voilà séparé de votre belle pour longtemps.—Pour longtemps!... oh! j'espère bien d'ici à quelques jours me présenter à son père; il me verra, il m'aimera, et...—Et si c'est un homme raisonnable, il vous mettra à la porte de chez lui.—En vérité, Mullern, tu me désespères avec tes réflexions.—Ah! c'est que moi je ne suis pas amoureux, je dis ce que je pense.»

Au bout de quinze jours, Henri, ne pouvant plus tenir à son impatience, résolut d'aller à la demeure de son amante; mais cette fois Mullern voulut accompagner son élève, car il était bien aise de voir le père de la demoiselle, et de connaître aussi l'objet de ses affections. Henri aurait préféré aller seul; mais Mullern lui objecta qu'il était plus convenable qu'il l'accompagnât, et que si le père de Pauline était un brave militaire, la vue d'un ancien maréchal des logis lui inspirerait plus de confiance que celle d'un jeune étourdi. Ils partirent donc tous deux. Henri, pressé par le désir de voir sa belle, faisait aller son cheval ventre à terre; Mullern avait beau lui crier qu'il ne pouvait pas le suivre, c'était une raison de plus pour que notre jeune homme ne s'arrêtât pas.

Enfin, ils aperçoivent cette maison tant désirée. Henri est bientôt en bas de son cheval; Mullern examine l'habitation, qui a peu d'apparence, et branle la tête d'un air mécontent. Henri frappe. Au bout de quelques minutes une vieille femme vient ouvrir la porte; mais Henri ne reconnaît plus la domestique qu'il a coutume de voir; il demande, en tremblant: «M. Christiern?—Il n'habite plus ici depuis huit jours, monsieur.—Grand Dieu! et sa fille? et madame Reinstard?—Sa fille a suivi son père, et madame Reinstard les a accompagnés.» Henri reste comme frappé par la foudre; Mullern rit aux éclats.

«Ah! ah! ah! mille bombes! je suis bien aise que vous soyez débarrassé de votre belle inconnue...—Non, fût-elle au bout de l'univers, je l'y découvrirai!» s'écrie Henri; et il commence par interroger la bonne femme sur le départ de M. Christiern; mais il ne peut rien en apprendre, sinon que les trois personnes qui habitaient la maison sont parties sans faire connaître le motif ni le but de leur voyage, et que la personne qui y demeure maintenant ne connaît nullement ses prédécesseurs. En disant ces mots, la vieille ferme la porte, et laisse nos voyageurs sur le grand chemin.

Henri, désespéré, veut aller à Offembourg, parcourir les environs, se mettre en quatre pour retrouver sa belle; mais Mullern n'entend pas raison, et il le force à reprendre avec lui le chemin du château.