Henri consentit avec peine à quitter sa chère Pauline; mais l'espérance du lendemain lui fit reprendre courage. Il reconduisit celle qu'il adorait jusqu'à la porte de son habitation, et ne la quitta qu'avec la permission de la revoir bientôt.
Henri retourna à son auberge, le cœur plein de son bonheur. Il ne fut plus question de retourner chez son père; sa Pauline occupait toutes ses pensées, toutes ses affections. Franck, en apprenant que son maître avait retrouvé sa maîtresse, s'écria: «Eh bien!... monsieur, c'était bien la peine que nous courussions si loin chercher une femme qui était si près de nous! mais ça était écrit là-haut.»
Le lendemain, il faisait à peine jour, que Henri était déjà sous les fenêtres de son amante. On était au mois de novembre, il commençait à faire froid. Henri se promena sous la croisée de sa belle en attendant qu'elle fût éveillée; mais Pauline, qui probablement n'avait pas beaucoup dormi, entr'ouvrit bientôt sa jalousie. «Quoi! c'est vous, mon ami? de si bonne heure!...—Ah! ma chère Pauline, pouvais-je dormir loin de vous?—Je ne dormais pas non plus, vous le voyez bien; mais c'est égal, il est de trop bonne heure, monsieur, il faut vous en aller.—Ah! Pauline, vous ne m'aimez donc pas?—Mais, mon ami, madame Reinstard dort encore.—Et moi je meurs de froid.—Vous ne pouvez cependant pas entrer.—Vous aimez mieux que je gèle sous vos fenêtres!...—Méchant!... Eh bien! attendez, je vais descendre.»
Pauline ne tarda pas à venir lui ouvrir. Qu'elle parut jolie aux yeux de Henri! Un simple déshabillé du matin couvrait sa taille élégante; ses cheveux, négligemment retroussés, venaient ombrager un front, siége de la pudeur; ses yeux, pleins d'une douce langueur, paraissaient craindre de se fixer sur ceux de son amant; tout en elle inspirait l'amour! Comment Henri aurait-il pu ne pas adorer tant de charmes? Il resta immobile d'admiration devant celle qui en était l'objet; Pauline rougit de plaisir, devinant bien la cause du trouble de Henri. Quelle est la femme qui ne s'aperçoit pas du sentiment qu'elle inspire?
Pauline conduisit Henri dans un petit salon donnant sur le jardin de la maison; là ils attendirent le lever de madame Reinstard. Le temps ne leur sembla pas long; on a tant de choses à se dire quand on s'aime! Henri raconta à Pauline ses voyages et toutes les aventures qui lui étaient arrivées, en glissant cependant sur celles qui n'étaient pas de nature à être entendues par son amante.
Henri aurait bien voulu savoir ce qui était arrivé à Pauline pendant son absence... où était son père... quel était le motif de son voyage, et mille autres choses qui l'auraient mis au fait de l'origine de celle qu'il aimait et de sa situation présente; mais il n'osa pas la questionner, et il aima mieux attendre que le temps lui eût gagné sa confiance que de paraître à ses yeux curieux et défiant.
Pauline s'aperçut enfin que l'heure était venue où celle qui lui tenait lieu de mère avait coutume de se lever pour déjeuner. Elle quitta Henri pour voler auprès de madame Reinstard, en lui promettant de revenir bientôt le rechercher. Pendant son absence, celui-ci s'occupa à examiner la demeure de son amie: tout y était de la plus grande simplicité, et annonçait dans ceux qui l'habitaient plus de bon goût que de richesse. «Ah! dit Henri en lui-même, elle n'est pas heureuse, j'en suis certain, et elle n'a pas assez de confiance en moi pour me faire part de ses chagrins!... mais je saurai bien la forcer à m'en faire la confidence; j'adoucirai ses maux, et, sans blesser son orgueil, je trouverai le moyen de partager avec elle des richesses qui n'ont quelque prix à mes yeux que parce qu'elles pourront m'aider à la rendre heureuse!»
Ce que Henri appelait ses richesses, c'était l'argent qu'il avait gagné au jeu à Paris, et qu'on se rappelle qu'il n'avait pas eu le temps de dissiper, puisqu'il en était parti le surlendemain.
Pauline vint le tirer de ses réflexions en lui annonçant que madame Reinstard l'attendait pour déjeuner. Il suivit son amie, et trouva la bonne dame assise auprès de son feu; Henri fut vivement frappé du changement que la maladie avait opéré en elle; la pâleur qui couvrait son visage, et sa voix presque éteinte, lui firent craindre qu'elle n'eût pas longtemps à vivre; mais il se garda bien de communiquer à Pauline des idées qui n'auraient pu que redoubler son chagrin.
Madame Reinstard fit à Henri l'accueil le plus flatteur, et parut charmée de le revoir. Le déjeuner se passa assez gaiement; Henri était auprès de sa chère Pauline: que lui fallait-il de plus pour être heureux! Quand par hasard son pied rencontrait celui de son amante, quand sa main venait à se poser sur la sienne, et qu'il pouvait lire dans les yeux de sa maîtresse le trouble qu'elle éprouvait, oh! alors, il n'aurait pas changé contre tous les biens du monde le bonheur d'être auprès de son amie! Henri obtint sans peine de madame Reinstard la permission de venir quelquefois partager sa solitude: quelquefois! cela voulait dire tous les jours, c'était bien ainsi que nos amants l'entendaient. Pauline dit à Henri que depuis son absence elle avait beaucoup négligé sa musique; Henri lui proposa de lui apporter le soir même une collection des morceaux les plus nouveaux et les plus jolis; Pauline lui serra doucement la main; madame Reinstard le remercia d'avance du plaisir qu'il voulait procurer à sa chère fille, et Henri s'en alla en promettant de revenir le soir même apporter à Pauline ce qu'il lui avait promis.