»—Mais non, cela se comprend,» dit tout bas madame Montrésor; «cette petite est un enfant qu'on aura fait à quelque paysanne, qui l'a ensuite abandonné; et qui sait si ce Jacques lui-même n'est pas son père?...—Ma foi... au fait...—En la regardant bien, je trouve qu'elle lui ressemble, dit Chéri.—Ensuite ce paysan aura apporté son enfant à madame de Bréville qui a eu la bonté de s'en charger;... cela me paraît fort clair. Malheureusement, je n'habite ce pays que depuis douze ans, sans quoi je vous réponds que j'aurais su tous les détails de cette histoire, que madame de Noirmont a la bonté de ne pas vouloir deviner. Et vous, monsieur Pomard, étiez-vous dans ce pays à cette époque?
»—A quelle époque, madame?» dit Pomard en levant les yeux d'un air étonné.—A celle où madame de Bréville a pris chez elle cette petite fille.—Quelle petite fille?...
»—Ah! ah! ah! comme c'est amusant de causer avec mon frère!» dit mademoiselle Clara en riant aux larmes; «il ne sait jamais ce qu'on lui dit... Quand je lui demande ce qu'il veut pour son dîner, il me répond: Une femme ne doit pas s'occuper de politique.»
Cette conversation a lieu en petit comité entre les voisins et Dufour. Victor s'est rapproché de Madeleine, en disant: «Pauvre jeune fille!... c'est bien triste de n'avoir jamais connu sa mère!» et il veut prendre la main de Madeleine; mais celle-ci la retire brusquement, comme si les doigts du jeune homme devaient la brûler. M. de Noirmont, qui se promène de long en large dans le salon, dit à demi-voix: «Il faudra que je voie ce Jacques,.... que je le questionne...»
Les voisins se retirent. Quand Madeleine va dire bonsoir à Ernestine, celle-ci l'embrasse. Cette caresse fait d'abord une singulière impression à la jeune fille; mais bientôt, saisissant une main de madame de Noirmont, elle la couvre de baisers, et s'éloigne précipitamment pour cacher les larmes qui roulent dans ses yeux.
«Cette petite est bien romanesque,.... bien mélancolique, dit M. de Noirmont; je n'aime pas cela. Il me semble qu'à son âge, quand on se conduit bien, on devrait être plus gaie, et elle doit se trouver fort heureuse ici.
»—Ah! monsieur, elle se rappelle qu'elle est orpheline! Aujourd'hui on lui a parlé de sa mère, comment voulez-vous qu'elle ne soit pas triste?
»—Aujourd'hui, je ne sais pas trop ce qu'elle a fait; il me paraît fort singulier qu'elle ait passé la journée sous un arbre,... et seule,.... ou avec ce Jacques. Enfin, madame, je désire que vous n'ayez jamais a vous repentir de toutes vos bontés pour cette jeune fille.
»—Il est certain,» dit Dufour en prenant aussi une lumière pour aller se coucher, «que cette jeune personne ne ressemble pas à tout le monde.... Il y a quelque chose de mystérieux dans ses manières... Ce soir surtout,... quand elle a paru à la porte du salon,... sa physionomie était singulière;... ses yeux avaient une expression... J'aurais voulu la peindre dans ce moment-là.
»—Ah! tu voudrais peindre tout le monde!.... toi, dit Victor. Mais, à propos, M. de Noirmont, n'avez-vous pas reçu des nouvelles d'Armand?