«Nous voici seules, mademoiselle,» dit alors Ernestine d'un ton qu'elle n'a jamais pris avec l'orpheline; «j'espère que maintenant vous allez parler, me dire quel est cet écrit que vous avez caché dans votre sein... de qui vous le tenez... et me le montrer enfin; car, si vous n'avez commis aucune faute, vous ne devez pas avoir de secrets pour moi.
»—Madame, je vous en prie,» dit Madeleine en joignant les mains, «ne me pressez pas davantage.... je ne puis vous montrer cette lettre.... oh! non, je ne le peux pas...
»—Ah!... vous avouez donc que c'est une lettre?...—Vous qui êtes si bonne pour moi... madame, voudriez-vous me causer de la peine?... Si j'ai tort en vous cachant ce papier... eh bien! infligez-moi quelque punition... éloignez-moi de votre présence.... mais, de grâce, ne me demandez pas à le voir.
»—Oui, mademoiselle, je suis bonne pour vous, trop peut-être, je commence à le croire... mais je ne veux pas que l'on se joue de moi.... J'ai vu tout à l'heure vos signes d'intelligence à M. Victor, je devine tout maintenant.... Cette lettre est de lui... montrez-la-moi... sur-le-champ... je le veux!...
»—Non, madame.... oh! non, je vous en supplie!...»
Madeleine se jette aux genoux d'Ernestine en élevant les bras vers elle; mais dans cette position elle laisse voir une partie du papier qui est dans son sein, Ernestine l'aperçoit et s'en empare avec la promptitude de l'éclair. En voyant que la lettre lui est enlevée, Madeleine pousse un cri et veut encore arrêter madame de Noirmont; mais déjà celle-ci a entr'ouvert le billet, les caractères ont frappé ses yeux, et elle tombe sans connaissance devant la jeune fille en murmurant: «Malheureuse!.... ma lettre!...»
Madeleine entoure Ernestine de ses bras, l'embrasse, l'appelle.... madame de Noirmont a toujours les yeux fermés, une pâleur effrayante couvre son visage. Madeleine se rappelle que la pièce d'eau n'est qu'à quelques pas; elle y court, mais auparavant elle a la précaution de remettre dans son tablier la fatale lettre qui était tombée des mains d'Ernestine.
Madeleine, arrivée à la pièce d'eau, y trempe son mouchoir; elle revient près d'Ernestine, et avec ce mouchoir lui imbibe le front, les tempes; ses soins ne sont pas inutiles, Ernestine revient à la vie, mais en r'ouvrant les yeux elle aperçoit Madeleine agenouillée près d'elle. Aussitôt elle cache sa figure dans ses mains en s'écriant: «O mon Dieu!... et moi qui l'accusais!...
»—Madame, ma chère bienfaitrice,» dit la jeune fille en s'emparant d'une main d'Ernestine et la couvrant de baisers..... pouvez-vous craindre de me regarder,... moi qui vous aime tant, moi... qui donnerais ma vie pour vous!... Cette lettre... je... je ne l'ai pas lue...
»—Si, Madeleine, si, tu l'as lue... sans cela tu n'aurais pas refusé de me la montrer—Ah! je comprends maintenant toute la grandeur de ton ame... Tu te laissais soupçonner... et tu ne voulais pas m'humilier!—Ah! madame...—Oui, m'humilier... car je suis bien coupable... et tu as le droit de me mépriser maintenant.—Vous mépriser!.... Oh! ne le craignez pas... vous ne pouvez pas être coupable pour moi, madame... Oh! ne pleurez pas... Si vous saviez combien vos larmes me font de mal!...—Ah! Madeleine... je suis déjà bien punie!... mais où est donc cette lettre?...—La voilà, madame... Pendant votre évanouissement, je l'avais reprise...—Personne ne m'a vue?... M. de Noirmont...—Non, Madame... personne n'est venu par ici...—Tu vois à quoi l'on s'expose quand on se conduit mal!... Où avais-tu trouvé... cette lettre?—Là-bas... sous le bosquet... M. Victor en sortait... Je l'ai cherché;... je n'ai pu le rejoindre...—Ah! je comprends maintenant la cause de son trouble, de son inquiétude!»