»—Eh! mon Dieu! madame, pourquoi ce désespoir? j'ai fait ce que je devais.... ma conduite me semble toute naturelle.

»—Ah! elle est affreuse!...—Madame!...—Chasser Madeleine! celle que j'aime, que j'ai recueillie... que j'avais promis de protéger... celle que ma bonne mère aimait tant!—Elle a mal reconnu vos bienfaits.—Monsieur, vous aurez pitié de mes larmes; vous me rendrez Madeleine, elle n'est pas coupable, j'en suis sûre... un moment d'imprudence ne doit pas être aussi cruellement puni.—Ah! vous appelez cela un moment d'imprudence!... Votre amitié pour cette jeune fille va trop loin et vous empêche de bien juger sa conduite. Moi qui ne suis pas aveuglé comme vous, je puis l'apprécier.—Dites plutôt, monsieur, que vous n'avez jamais pu souffrir Madeleine, et que vous êtes bien aise de me séparer de la seule amie que j'avais.—Voilà bien les femmes: toujours injustes quand on froisse leurs affections!...—Pauvre petite! elle a tout supporté! Chassée d'ici!... ô mon Dieu! mon Dieu!...»

Ernestine verse d'abondantes larmes; M. de Noirmont s'éloigne pour mettre fin à cette scène et ne plus être témoin de la douleur de sa femme.

Cependant Ernestine ne peut supporter l'idée de Madeleine chassée, malheureuse, pour une faute qu'elle n'a point commise. Elle est décidée à se rendre chez Jacques; mais elle voudrait pouvoir ramener Madeleine, et elle ne veut pas l'exposer à une nouvelle scène de la part de M. de Noirmont.

Elle descend au salon; M. de Noirmont lit les journaux. Dufour arrive en s'écriant: «Où est donc mon modèle, mademoiselle Madeleine?... Je la cherche, je l'appelle en vain... Voilà cependant un jour très-convenable pour peindre.»

M. de Noirmont feint de ne pas entendre. Ernestine cache sa figure avec son mouchoir. Dufour les examine l'un après l'autre en disant: «Hum!... il y a quelque chose d'extraordinaire ici;... on n'est pas gai... Est-ce qu'ils seront comme ça jusqu'au retour de Victor!... Ma foi, en attendant, je vais faire poser la grosse Nanette et son petit frère; c'est toujours une étude.»

Le mari et la femme sont de nouveau seuls. Près d'une heure s'écoule; ils ne se parlent pas: ce silence n'a été interrompu que par les sanglots d'Ernestine, qui ne cesse de pleurer. Enfin, M. de Noirmont se lève avec impatience en s'écriant: «Il n'y a pas moyen d'y tenir!... Voyons, madame, écoutez-moi... je ne suis pas un tyran, je ne veux pas en jouer le rôle, puisque vous ne pouvez vous passer de cette jeune fille,... puisque l'amitié que vous lui portez est plus forte chez vous que le respect dû aux convenances, voici ce que je vous propose: faites-la revenir; mais elle logera dans le corps-de-logis qui est de l'autre côté de la cour et dont on ne se sert pas; là du moins elle sera seule. Ce bâtiment ne communique pas avec nos appartemens. Elle mangera chez elle,... car, décemment madame, elle ne peut plus manger à notre table; enfin, elle ne se permettra jamais de reparaître au salon ni de mettre le pied dans cette partie de la maison. A ces conditions, Madeleine peut revenir, et je ne parlerai plus de ce qui s'est passé; mais elle tâchera aussi d'éviter ma présence et de rester dans sa chambre... Voilà, madame, tout ce que je puis faire... je crois que c'est encore beaucoup.—Il suffit, monsieur, je vais aller trouver Madeleine. Les conditions que vous imposez à son retour sont bien humiliantes;... mais ce n'est que pour moi qu'elle reviendra,... et je la prierai tant... Ah! j'espère qu'elle consentira à revenir.»

Ernestine met un chapeau, un chale, et se rend au village de Gizy, où elle a entendu dire que Jacques demeurait. Là, elle demande l'habitation du paysan; on lui indique une petite ruelle à l'extrémité du village: c'est là où était la maisonnette ou plutôt la masure de Jacques, car, depuis l'incendie qui l'a ruiné, le pauvre journalier reposait sous le toit le plus misérable de l'endroit.

Ernestine s'arrête devant la demeure qu'on lui a indiquée et dont les murs semblent près de s'ébouler; elle pousse la porte, qui n'est pas fermée, et se trouvé dans une petite salle où tout annonce le dénuement le plus complet. Cette pièce a au fond une porte qui donne sur un petit jardin à peine clos par quelques haies de mûriers sauvages. Ernestine entre dans le jardin; elle y aperçoit une paysanne allaitant un enfant: «N'est-ce pas ici la demeure de Jacques? dit Ernestine.—Si fait, madame, répond la villageoise, c'est-à-dire, c'était encore sa demeure il y a huit jours; mais depuis ce temps, Jacques a été nommé garde du bois, et vraiment tout le monde en a été content dans le pays, car Jacques est un brave homme qui avait ben soin de sa vieille tante, qui est morte il y a un mois.—Où donc demeure Jacques à présent?...—Tiens, ils ne vous l'ont pas dit!... Sont-ils bêtes dans le village!.... Vous demande sa maison et on vous envoie ici!... Ils ont cru apparemment que c'était à c'te vieille masure que vous vous vouliez parler... Ah! sont-ils bêtes...—Eh bien madame, Jacques demeure...—Ah! c'est juste, je ne vous le disais pas non plus moi.... Je suis bête comme les autres... Et bien! il a à c't'heure pour logement une jolie maisonnette dans les bois de Sissonne:... c'est la demeure du garde, et ça ne lui coûte rien de loyer... Mais, de quel côté?...—Ah! pas ben loin!... à une petite demi-lieue d'ici; suivez le sentier après la ruelle, il vous mènera sur le chemin de Sissonne; entrez dans les bois à gauche... prenez le sentier battu, et vous arrivez à un petit carrefour où est la maison du garde.»

Ernestine remercie la paysanne, et, sans se reposer, sans essuyer la sueur qui trempe ses cheveux, elle prend le chemin qu'on lui a indiqué. Après avoir marché ou plutôt couru pendant une demi-heure, elle arrive devant une assez jolie maisonnette, sur laquelle est écrit en grosses lettres: Maison du Garde.