»—Que tout soit oublié!... Oh! que non pas... Jarny! on ne doit point oublier si vite ce qui touche à l'honneur. Madeleine n'a que ça pour tout bien;... c'est pourquoi on devait le respecter... Elle ne retournera pas à Bréville;... elle restera avec Jacques... il ne la chassera jamais, lui! il est fier de lui offrir un asile... Grâce au ciel, la fortune m'est devenue plus favorable!... J'ai obtenu la place de garde... j'ai maintenant pour demeure cette jolie maisonnette... Madeleine ne manquera de rien avec moi... On s'habitue à une nourriture frugale, à une vie solitaire; mais on ne doit point s'habituer aux humiliations! N'est-ce pas, Madeleine, que vous ne voulez pas me quitter?
La jeune fille lui montre Ernestine qui verse des larmes, puis elle s'écrie: «Mon Dieu! et qui donc la consolera?... Jacques, je n'ai pas de mémoire pour le chagrin qu'on me fait... D'ailleurs... si j'ai commis une faute... une imprudence...
»—Taisez-vous, Madeleine; je ne veux pas vous croire. Mais c'est M. de Noirmont qui vous a chassée... indignement traitée devant moi: s'il veut que vous retourniez à Bréville, c'est à lui à venir vous chercher,... à déclarer aussi devant moi qu'il est fâché de ce qu'il a fait, qu'il a été trompé; alors seulement vous pourrez retourner dans sa maison. Car songez bien que maintenant c'est chez lui que vous êtes; il a acheté la propriété du frère de madame, vous me l'avez dit vous-même; c'est pourquoi vous ne devez pas y rentrer s'il ne vient lui-même vous en supplier.»
Ernestine se jette dans les bras de Madeleine en lui disant à demi-voix: «Pourquoi cet homme disposerait-il de ta destinée? Il n'est pas ton parent... Je t'aime autant que lui, Madeleine,... tu as déjà tant fait pour moi... Veux-tu donc m'abandonner, à présent que je suis si malheureuse?»
Madeleine se tourne vers Jacques, et lui dit d'un ton suppliant: «Mon ami!... permettez-moi de retourner avec ma compagne d'enfance.»
Jacques fronce le sourcil, et répond d'un ton triste, mais sans colère: «Madeleine, vous êtes maîtresse de faire vos volontés; mais si je vous donne des conseils,... c'est que je pense en avoir le droit. J'ai connu votre mère!... Quelque temps avant sa mort elle m'a fait venir près d'elle. Jacques, m'a-t-elle dit, vous avez découvert mon secret; veillez toujours sur Madeleine, soyez son ami, son protecteur;... tenez-lui lieu de parens. Alors cette pauvre dame ne croyait pas cependant que sa fille serait jamais dans la misère; elle comptait lui assurer une petite fortune,... elle n'en eut pas le temps, elle mourut sans pouvoir accomplir son projet. Quant à moi, je crois avoir suivi fidèlement ses intentions. Lorsque ma maison fut consumée par un incendie, si je vous laissai entrer chez Grandpierre, c'est que je savais que vous seriez avec des gens honnêtes... et parce que j'avais à peine de quoi nourrir ma tante. Aujourd'hui je crois encore suivre les intentions de votre mère en vous disant de ne point retourner dans une maison dont on a eu la barbarie de vous chasser. Maintenant, faites ce que vous voudrez!... vous êtes libre;... je ne vous dirai plus rien.
»—Jacques!... je resterai avec vous,» répond Madeleine après avoir réfléchi quelques instans.
Le front du paysan s'éclaircit; il presse la jeune fille dans ses bras: «Bien... bien, mon enfant, peut-être quelque jour serez-vous récompensée d'avoir écouté mes avis.»
Ernestine sent qu'il est inutile d'insister encore, elle embrasse Madeleine en lui disant: «Adieu donc; je retourne sans toi à Bréville...—Mais vous viendrez me voir, n'est-ce pas?—Oui, sans doute! ce sera ma seule consolation.»