«Es-tu bien édifié du sermon que je t'ai fait?—Oh! j'ai bien vu que tu te moquais de moi.—Je devais parler ainsi devant ta famille.—Ton départ.....—Est indispensable... D'ailleurs, je m'ennuie de demeurer avec des gens qui me parlent à peine.... Sans toi, il y a long-temps que je serais loin...—Mais quelques jours encore...—Viens... viens dans le bois, nous y causerons plus librement; j'ai beaucoup à te parler.»
Saint-Elme prend le bras d'Armand; tous deux sortent et s'enfoncent dans les bois qui entourent Bréville. Arrivés dans un endroit bien sombre, bien éloigné des chemins, Saint-Elme s'arrête et dit à Armand: «Parlons maintenant: quels sont tes projets?... que vas-tu faire avec les vingt mille francs que ton aimable beau-frère va te donner?...—Je n'en sais rien... Tu penses bien d'abord que je ne veux pas rester avec eux...—Comme ce serait gentil, à ton âge.... passer sa vie en famille!... Il faut retourner à Paris, car il n'y a que Paris pour des hommes comme nous.—Mais j'y dois trente mille francs... j'y puis être arrêté en arrivant.—Je sais tout cela... Oh!... depuis plusieurs jours, je réfléchis à ta position... Il est impossible que tu te tires d'affaire avec vingt mille francs.—Hélas! oui.... cette idée m'accable... me désole!...—Fi donc!... est-ce que les gens d'esprit doivent jamais se désoler! et, Dieu merci, nous avons de l'esprit... plus que toute ta famille!... Sais-tu ce qu'il te faudrait?... les quatre-vingt mille francs que cet aimable comte est allé chercher pour payer ta maison.—Sans doute!.... avec cette somme je pourrais reparaître dans le monde.... payer mon créancier... et ressaisir la fortune;... car enfin, avec cinquante mille francs devant moi, il est impossible que je ne trouve pas une heureuse veine...—C'est impossible!... et tu la trouverais... Eh bien! mon cher, puisque ces quatre-vingt mille francs peuvent te sauver... te rendre au monde, aux plaisirs... il faut les avoir...—Les avoir... comment?... qui diable veux-tu qui me les donne?—Il faut les avoir, te dis-je. Si le hasard... mêlé d'un peu d'adresse.... nous faisait trouver le porte-feuille que le comte va rapporter...—Trouver!...—Oui... trouver dans sa poche.—Ah! Saint-Elme... que dis-tu là?... Je n'ose te comprendre.—C'est que tu ne vois pas bien la chose... car enfin ces quatre-vingt mille francs, pourquoi le comte les rapporte-t-il? pour payer ta maison, donc c'est à toi qu'ils devraient revenir.—Mais puisque la maison est à mon beau-frère à présent...—Bah!... parce qu'il t'a donné quelques bagatelles... quelques mille francs dessus... Entre, parens, il peut bien t'avoir fait ce cadeau-là. Je te soutiens que les quatre-vingt mille francs te reviennent. Mais comme tous ces gens-là ne comprendraient peut-être pas mon raisonnement, il s'agit de te faire avoir cette somme sans qu'ils le sachent... Je m'en charge, si tu veux me seconder un peu. Oh! si je pouvais agir seul, je ne te demanderais pas ton avis.—Saint-Elme... tu me fais frémir!...—Frémir!.... tout ça ce sont des mots!... Veux-tu ou non les quatre-vingt mille francs?—Je les voudrais bien.... mais par des moyens honnêtes...—Trouves-en si tu peux!...—Et comment donc espérerais-tu avoir cette somme?—Je vais demain faire mes adieux; au lieu de partir, je viendrai me loger chez un paysan... Pas chez Jacques, on pourrait y aller et m'y voir... mais de ces côtés... tiens, chez un bûcheron qui demeure au bout de ce sentier... là... à gauche... Je m'habillerai en paysan... je mettrai une blouse... un grand chapeau, oh! je sais me déguiser!... J'aurai pour toi un costume semblable... Tu viendras me dire quand le comte annoncera son retour. Il doit aller à Montcornet, où il a de l'argent à toucher... Oh! j'ai fort bien retenu ce qu'il a dit... Ensuite il ira à Sissonne, et de là doit revenir à pied en se promenant... Viens m'avertir, c'est tout ce que je te demande...—Non, Saint-Elme... non... je te devine... un vol!... quelle horreur!... je n'y consentirai jamais...—Non, pas un vol.... une surprise... une scène que je préparerai... Je te jure que le comte n'y verra que du feu... En tous cas, tu ne seras là que pour la représentation... je saurai agir...—Non, te dis-je, jamais...—Alors, va au diable,... et n'espère plus retrouver ce que tu as perdu!... On veut rendre service aux gens, et ils nous refusent!... Refuser le prix de sa maison!... le laisser donner à un beau-frère!... quelle sottise!... Après tout, tu n'emporteras pas la maison, par conséquent le comte ne perdra rien... C'est donc simplement soixante mille francs que tu fais perdre à ton beau-frère... Il est assez riche pour perdre cela...—Ah! laisse-moi; je n'ai déjà que trop suivi tes conseils!...»
Armand retourne à Bréville; Saint-Elme le suit sans lui reparler. Le lendemain, il fait ses adieux à la société, adresse des complimens aux dames, qui ne lui répondent pas, va pour prendre la main de M. de Noirmont, qui retire la sienne, et frappe sur l'épaule de Dufour en disant: «Gardez-moi toujours votre petit tableau, je vous en prie; je me fâche, si vous le vendez à d'autres.»—Enfin il part, en annonçant qu'il prendra la voiture à Laon; mais en pressant la main d'Armand, il lui dit à l'oreille: «Je ne vais pas loin... tu me trouveras dans le bois à l'endroit où nous avons causé hier... J'espère au moins, que tu viendras me voir.»
M. de Noirmont ne cache pas la satisfaction que lui fait éprouver le départ de Saint-Elme. Il profite de cette occasion pour essayer de faire un peu de morale à son beau-frère; celui-ci ne semble pas l'écouter. L'air sombre, le regard fixé vers la terre, Armand est fortement préoccupé; tout à coup il s'écrie: «Quand doit revenir M. de Tergenne?
»—Mais avant peu, je pense...—Mon oncle m'a promis de m'écrire quand il sera à Montcornet, dit Emma; ce n'est pas loin d'ici, il doit y aller en revenant de Paris.—C'est à neuf lieues tout au plus, reprend M. de Noirmont. Puis il y a des voitures qui conduisent jusqu'à Sissonne.... nous pourrons aller au-devant de M. votre oncle...—Oh! il ne le veut pas... mais c'est égal, si madame de Noirmont veut bien y venir, nous irons toujours... Vous viendrez aussi, n'est-ce pas, M. Dalmer?»
Victor s'incline sans répondre. Ernestine les regarde tous deux en répondant: «Oui, nous irons... car je n'ai plus que peu de temps à rester dans ce pays, et j'aime à le parcourir encore.... Cela me rappellera.... mes promenades de cet été.
»—Ah! madame! pourquoi dites-vous que vous n'avez plus que peu de jours à rester dans ce pays... Est-ce que vous pensez à vous en aller?... ce serait bien mal... mais certainement mon oncle ne le souffrira pas... M. de Noirmont, n'est-ce pas que vous n'emmènerez pas madame de bien long-temps?
»—Mes affaires me rapelleront à Mortagne, mademoiselle; mais si ma femme désire rester encore quelques semaines avec vous, je suis bien loin de m'y opposer.—Ah! vous resterez, madame.—Non, mademoiselle, non, malgré le plaisir que je goûte avec vous, je suivrai mon mari.... Puisque je dois quitter cette maison, je crois que le plus tôt sera le mieux.»
Emma n'ose insister; elle voit Ernestine si triste qu'elle craint d'avoir dit quelque chose qui lui ait fait de la peine. Victor se tait; il souffre aussi; il se reproche toutes les peines qu'il cause à une femme qui, sans lui, jouirait encore de cette existence calme, douce, qui semblait devoir être à jamais son partage; il sent en ce moment que les hommes se jouent trop légèrement du repos, du bonheur de celles qui ont le malheur de leur plaire, et que souvent ils ne laissent que des larmes là où ils n'ont cherché que le plaisir.
Armand a quitté le salon. Il va se promener au fond des jardins. Il marche avec agitation; il presse ses pas; il semble vouloir se soustraire aux pensées qui l'assiégent. Parfois il s'arrête et porte la main à son front en murmurant: «Mais comment faire?.... que devenir?... La vie que je mène ici m'est insupportable... Cependant... jamais je ne consentirai... Oh! le projet de Saint-Elme est affreux!... Mais il ne l'exécutera pas... d'ailleurs c'est impossible...»