Le comte serre de nouveau sa fille dans ses bras. Emma partage la joie de son oncle; elle embrasse tendrement la jeune fille en lui disant: «Je vous aimerai comme une sœur!»
Madeleine n'ose croire à son bonheur... mais au milieu de l'ivresse qui remplit son ame, elle n'est point indifférente à la mort d'Armand, et elle se dégage des bras du comte en lui disant: «Permettez-moi d'aller essuyer les larmes de sa sœur.»
Par respect pour la douleur de madame de Noirmont, M. de Tergenne modère les transports de sa joie. Il essaie de consoler M. de Noirmont; il lui jure le plus grand secret sur l'événement qui vient de se passer, et il ne veut pas même faire poursuivre Saint-Elme, dans la crainte que l'arrestation de cet homme n'amène la découverte de la complicité d'Armand; mais M. de Noirmont, quoique vivement affecté de la honte qui peut rejaillir sur la famille de sa femme, est sourd aux sollicitations du comte; il veut arrêter le coupable, afin que M. de Tergenne recouvre la somme qu'on lui a dérobée; il se dispose à courir sur les traces de Saint-Elme. Victor lui offre de l'accompagner; il accepte; tous deux se mettent en route, malgré les prières du comte.
En apprenant que Madeleine est fille du comte de Tergenne, Ernestine éprouve quelque soulagement à la douleur que lui cause la fin de son frère.
«Désormais tu seras heureuse, lui dit-elle, ton père mettra son bonheur à exaucer tes moindres désirs... Chère Madeleine, cette idée adoucira un peu la peine que j'éprouverai en te quittant!
»—Et pourquoi me quitter, ma bonne amie? mon père m'a déjà dit que cette maison m'appartenait, qu'il me la donnait entièrement... Eh bien! vous qui êtes née en ces lieux, ne les quittez plus... restez-y toujours près de moi. Ah! c'est alors que j'y serai tout-à-fait heureuse.
»—Non, Madeleine; M. de Noirmont ne voudra pas rester ici, et je dois le suivre... Je veux par ma conduite à venir tâcher de réparer ma faute... Il n'y a plus de bonheur, de plaisir pour moi dans le monde... Je dois surtout fuir à jamais la présence de... celui qui m'a rendue coupable... il m'a déjà oubliée, lui... mais moi... ah! Madeleine! le ciel nous laisse notre amour avec nos remords... c'est sans doute pour nous punir davantage.»
Deux jours s'écoulent sans qu'on revoie M. de Noirmont et Victor. Ils ont passé vite pour le comte, qui ne quitte plus sa fille. Emma, loin d'être jalouse de la tendresse que son oncle témoigne à Madeleine, éprouve pour celle-ci l'amitié d'une sœur. Et depuis que Dufour sait que la petite est fille de M. de Tergenne, il se serre les poings en disant: «Si j'avais deviné cela!... Comme je lui aurais fait la cour!... Je l'aurais peinte en Diane.»
Le soir du second jour, M. de Noirmont et Victor reviennent à Bréville. Ils sont accablés de fatigue et n'ont pu trouver Saint-Elme. M. de Noirmont est désolé, et veut se remettre en course le lendemain matin; mais au point du jour, les habitans de Bréville sont éveillés par Jacques, qui entre dans la cour en criant à tue-tête:
«Je savais bien que c'était le voleur!... Oh! je me connais en physionomie, moi!»