Victor se déshabille et s'apprête à se coucher; Dufour l'arrête en lui disant à demi-voix:
«Est-ce que vraiment tu vas te coucher?—Pourquoi pas?—Tu ne devines donc pas où nous sommes?....—Parbleu! nous sommes dans un cabaret..... au milieu d'un bois.... Nous ne serons pas couchés aussi douillettement que chez de Bréville, mais une nuit est bientôt passée!—Tout cela ne serait rien si nous étions chez des gens honnêtes!... mais j'ai trop de raisons de croire qu'il n'en est pas ainsi... Toi, tu manges, tu bois, tu dors, tu ne remarques rien!—C'est que je n'ai rien vu de remarquable ici.—Mon cher Victor, pour un garçon d'esprit, tu as bien peu de pénétration; nous sommes dans un repaire de brigands, et cette nuit on nous assassinera pour nous voler, parce que ce scélérat de Jacques n'aura pas manqué de dire que tu as douze cents francs sur toi!...—Quelle diable d'idée as-tu là?... Tu ne rêves que voleurs et assassins!... Sais-tu que tu es cruel en voyage. Je ne te conseille pas de te marier, Dufour, car tu rêveras toutes les nuits que tu es cocu!...—Il ne s'agit pas de plaisanter... Tu sais bien que je ne suis pas un poltron; mais je trouve ridicule de se laisser prendre au piége sans pourvoir se défendre...—Et qui te fait donc présumer que nous soyons chez des voleurs?—Tout!... D'abord cette maison au milieu des bois,... ce Grandpierre et son fils, qui ont chacun six pieds de haut,... ces armes que j'ai aperçues derrière la porte,.... ce Jacques qui nous envoie de ce côté, puis qui vient lui-même nous rejoindre dans ce cabaret, quoiqu'il eût dit d'abord avoir affaire au village de Samoncey;... enfin, et c'est là-dessus principalement que nous devons asseoir nos soupçons, la conduite de Madeleine, qui n'est pas servante,... et qui est je ne sais quoi dans la maison... Oh! si tu avais observé cette jeune fille, comme je l'ai fait, tu devinerais bien qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Cette petite est triste, pâle; elle ne lève pas les yeux.... Est-ce là la tournure, l'humeur d'une paysanne?.... A table, quand elle croit que les gens de la maison ne la voient pas, elle nous regarde,... elle nous dévore des yeux;.... c'est le mot.... Pauvre petite! Je suis sûr qu'elle devine le sort qui nous attend et voulait nous sauver, nous prévenir. Au moment où nous allions nous retirer, elle avait bien vite pris la lumière pour nous conduire; mais son maître la lui a arrachée des mains, en lui ordonnant de rester en bas: il avait peur qu'elle ne nous avertît des dangers qui nous menacent. Si tu avais vu cette pauvre enfant nous suivre des yeux quand nous avons quitté la salle... Ah! cette petite n'est pas jolie, c'est vrai: mais dans ce moment je t'assure qu'elle était belle, tant ses yeux avaient d'expression!... Maintenant, examine cette chambre où l'on nous a relégués,... est-ce sombre?... est-ce lugubre?... et cette porte qui ne se ferme pas de notre côté et qu'on peut ouvrir de l'autre quand on veut?... tu conviendras que c'est fort commode.... et que dans aucune auberge tu n'as eu de chambre si mal fermée que celle-ci.»
Victor a écouté Dufour avec attention; quand celui-ci a fini, il se remet à se déshabiller.
«—Comment!... tu veux toujours te coucher?...—Mon cher ami, si nous sommes chez des voleurs, il n'y a plus moyen de nous sauver; si nous sommes chez d'honnêtes gens, tes soupçons n'ont pas le sens commun. Dans l'un ou l'autre cas, il me semble que je ferai toujours aussi bien de me coucher. Quand la mort nous frappe pendant que nous dormons, nous ne faisons que passer d'un sommeil dans un autre.
»—Je ne suis pas pressé de goûter ce sommeil-là. Pourquoi ne pas essayer de nous sauver? nous le pourrions encore peut-être... Voyons cette croisée...»
Dufour ouvre la fenêtre de la chambre; elle donnait sur une arrière-cour de la maison. Mais il faisait noir comme dans un four, il était impossible de mesurer des yeux à quelle distance on était du sol.
«Referme ta fenêtre, mon cher ami, dit Victor; je n'ai pas envie de me casser le cou pour éviter un danger imaginaire. Je ne suis nullement convaincu que nos hôtes soient de malhonnêtes gens.... Ce Grandpierre a au contraire une bonne figure qui respire la franchise....—C'est-à-dire, l'ivrognerie.—Parce que lui et son fils ont six pieds de haut, je ne vois pas que ce soit une raison pour suspecter leur loyauté. Enfin, cette jeune fille t'a fait des signes: si elle te dévorait des yeux, c'est que probablement tu lui as inspiré un doux sentiment... tu auras fait sa conquête,... c'est très-possible; tu n'es pas mal quand tu n'y penses pas...—Victor, tu as bien tort de ne pas me croire!...—J'aime mieux me coucher;.... je te conseille d'en faire autant... Nous avons beaucoup marché aujourd'hui, et tu dois être aussi fatigué que moi... Bonsoir, Dufour.... Demain tu feras des études superbes dans le bois; et, si la petite Madeleine te fait toujours des mines, tu pourras peut-être faire aussi une étude avec elle.»
Victor s'est mis au lit malgré les remontrances de son ami; celui-ci ne sait à quoi se décider. Il se promène dans la chambre, s'arrête, écoute contre la porte du couloir, puis contre celle qui est condamnée. Bientôt Dufour s'aperçoit que son compagnon de voyage est endormi; la vue du repos que goûte Victor lui donne envie de l'imiter: malgré ses inquiétudes, il sent que le sommeil le gagne; mais, avant de se mettre au lit, il veut faire une revue exacte de leur chambre, pour s'assurer s'il n'y a point quelque trappe, ou quelque issue autre que la porte condamnée.
Dufour prend la lampe et commence son inspection: il tâte les murs et regarde sous les meubles; il ne découvre rien de suspect. Arrivé devant la porte, objet de ses craintes, il la pousse, l'examine de bas en haut. Cette porte est vieille, elle a de larges fentes en divers endroits; en regardant ces ouvertures, Dufour croit apercevoir au loin une faible lumière. Il va poser sa lampe dans un autre coin de la chambre, et revient braquer son œil contre une fente de la porte. La lumière augmente, un léger bruit se fait entendre. Dufour est tout oreille, et s'écarquille les yeux pour mieux voir. Le bruit approche; ce sont des pas... deux personnes s'avancent du fond d'un corridor qui est sans doute devant cette porte. L'une de ces personnes éteint une lumière. Dufour reconnaît Madeleine, et à côté d'elle l'homme qui les a guidés dans le bois.
Jacques parle à la jeune fille. Arrivés à quatre pas de la porte, ils s'arrêtent, et Dufour peut les entendre. La jeune fille verse des larmes; l'homme en blouse lui prend la main.