»—Mon Dieu, oui; je crois que j'en suis fâchée... Ah! j'aurais été si heureuse, s'il m'avait trompée!...»
Madeleine dit ces mots avec tant de naïveté que Jacques ne se sent pas la force de la gronder; il se contente de hausser les épaules en s'écriant: «Hum!.... les femmes!... elles sont donc toutes les mêmes?... Quand elles ont l'amour en tête.... elles ne voient plus les dangers auxquels elles s'exposent; elles les bravent, les affrontent!... Je crois qu'elles passeraient dans le feu sans s'apercevoir qu'il y fait chaud! Voyons, Madeleine, revenez à vous; réfléchissez... et vous rougirez de votre folie...
»—J'ai réfléchi, Jacques; je sens bien que j'ai tort,... que je ne dois pas conserver d'amour pour quelqu'un qui...... qui ne peut pas m'aimer. Aussi mon parti est pris: je veux quitter Bréville,... quitter madame de Noirmont... afin de ne plus voir M. Victor. Je retournerai près de vous; Jacques, dans votre chaumière; je travaillerai;... j'aurai bien soin de votre vieille tante, et je ne me plaindrai plus de mon sort... Ah! je vous en prie, Jacques, emmenez-moi avec vous!»
Madeleine s'est presque mise aux genoux du paysan; celui-ci la relève, puis la regarde quelques instans avec sévérité.
«Madeleine, m'avez-vous bien dit la vérité? ce monsieur Victor ne vous a-t-il jamais parlé d'amour?
«—Non, jamais.—Et depuis que vous êtes retournée avec les compagnons de votre enfance, est-ce que vous avez eu à vous plaindre d'eux?—Non..... mon ami.—Madame de Noirmont n'est-elle plus la même avec vous?... ne vous témoigne-t-elle plus autant d'amitié?...—Pardonnez-moi... elle n'a pas changé avec moi.—Ainsi, vos anciens amis vous ont retrouvée, accueillie avec joie, madame de Noirmont vous traite comme sa sœur, vous me l'avez cent fois répété, et pour prix de cet accueil, de cette amitié, vous voulez la quitter.... fuir cette maison où fut élevée votre enfance. Parce qu'un fol amour vous tourne la tête!... pour un sentiment déraisonnable, vous devenez ingrate envers vos bienfaiteurs!... Ah! morgué, ça n'est pas bien, Madeleine;... ce n'est pas ainsi que vous tiendrez compte à feu madame la marquise de l'amour qu'elle vous portait!.... Ma chaumière vous sera toujours ouverte, vous le savez; mais j'aimerais mieux vous y recevoir malheureuse que coupable d'ingratitude.»
Madeleine a écouté Jacques attentivement; elle paraît frappée de ses remontrances. Le courage semble renaître sur ses traits abattus; elle essuie ses yeux, relève son front, et tend la main au laboureur, en lui disant d'une voix plus ferme:
«Vous avez raison, mon ami; j'avais tort... bien tort... je quittais les enfans de ma bienfaitrice... car madame de Noirmont et Armand étaient comme ses enfans... Ah! ce n'est pas ainsi que je dois reconnaître ce que madame de Bréville a fait pour moi... J'étais une folle... une insensée.... Pardonnez-moi, Jacques, je vous promets d'être sage à l'avenir... je vais retourner auprès de madame de Noirmont, et désormais, je vous le jure, ma vie ne sera plus employée qu'à reconnaître ce qu'on a fait pour moi.
»—Ah! je retrouve ma petite Madeleine! je sais bien que vous avez un bon cœur!... Embrassez-moi, mon enfant, et croyez-en Jacques; vos chagrins d'aujourd'hui se passeront.... D'ailleurs, ce M. Victor ne restera pas toujours à Bréville, je l'espère; mais vous... vous devez y rester... vous y êtes plus à votre place qu'ailleurs.»
Jacques prend le bras de la jeune fille, et la reconduit jusqu'à la porte de la maison qu'elle voulait fuir; là, il la quitte, en lui répétant encore: «Du courage!»