—Je le jure par mon salut, et je ne voudrais point risquer mon âme pour si peu de chose: la belle Cangia m'a donné ces objets en présence de son père.

Le moine frappa ses deux mains l'une contre l'autre.

—O justice! s'écria-t-il, est-ce ainsi qu'on te respecte! Les insensés! Pardonne-leur, grand Dieu! ils ne savent ce qu'ils font; mais ne pardonneras-tu pas aussi le mal causé par leur folie et leur méchanceté? Mon enfant, ajouta le bénédictin, je te sauverai. Je vais parler de toi au père supérieur, et j'obtiendrai la permission de te cacher dans ce couvent; mais nous ne pouvons pas donner asile à ta mère.

—Et moi, dit Cicio, je ne puis abandonner cette pauvre vieille entre les mains de ses persécuteurs. Il faut la sauver ou succomber avec elle.

—As-tu du courage? reprit le moine: laisse toi conduire à Noto. Je te recommanderai à un avocat, et ton innocence sera reconnue.

—Mon innocence! ils s'en embarrassent fort peu. Il n'est point d'innocent aux yeux des juges carthaginois.

—Sicilien que tu es! N'oublieras-tu jamais ta haine et tes préjugés?

—Ma haine? répondit Cicio avec exaltation, je n'y songeais pas, et ce sont eux qui m'en ont fait souvenir. Ne pouvait-on me refuser la main de ma maîtresse sans m'accuser d'un vol que je n'ai pas commis? Dois-je aimer ceux qui en veulent à mon honneur, à ma vie? A quoi me réduisent-ils? à me laisser jeter en prison, ou à me faire brigand. Je le serai, mon père.

Le moine baissa la tête:

—Mon fils, dit-il après un moment de silence, c'est assez d'être fugitif et contumace, sans te faire brigand. Garde au moins ton innocence. Ne donne pas raison à tes ennemis en commettant des crimes. Cette crise passera, et des temps meilleurs viendront. Retire-toi dans les montagnes. Je vais écrire au père supérieur d'un couvent de Nicosia. Tu trouveras dans ce couvent secours et protection.