—Et nous sommes prêts à certifier qu'elle y a une légion de diables, dirent les assistants.
Les gendarmes, sentant leur conscience en repos, s'en retournèrent comme ils étaient venus. Cependant, à la chute du jour, l'un d'eux, en se promenant dans la rue de l'Etna, vit un garçon qui se glissait le long des murs, suivi d'une chèvre qu'il était facile de reconnaître à ses cornes dorées. Ne consultant que son courage, le gendarme se jeta sur le jeune homme, et le saisit par la manche de sa chemise. Au lieu de chercher à s'enfuir, Cicio prit l'ennemi entre ses bras, et lui appuya son menton sur la poitrine, afin de le renverser. Une lutte acharnée s'engagea. Le gendarme était robuste; mais le petit chevrier était plus souple et plus adroit. Pendant la bataille, l'intelligente Gheta comprit le danger de son maître; elle recula de trois pas en se cabrant, passa derrière le gendarme, et lui donna dans le jarret un coup de corne si furieux qu'elle lui fit perdre l'équilibre. Cicio, ayant terrassé son ennemi, lui administra deux coups de poing dans le visage, qui l'obligèrent à lâcher prise; le petit chevrier se dégagea, saisit sa veste et sa carabine, qui étaient tombés pendant le combat, et joua des jambes avec son agilité de seize ans. Les rues de Catane sont larges et droites; on y peut suivre des yeux pendant longtemps un homme qui s'enfuit; mais, comme dans toutes les grandes villes de la Sicile, Catane n'a pas de banlieue: on passe sans transition d'une suite de palais à un désert de lave ou à un champ. Des gens qui s'étaient arrêtés au bruit de la lutte reconnurent Cicio, emporté sur les ailes de la peur. Au bout de la rue de l'Etna, on le vit sauter par-dessus une haie, et se lancer dans un dédale de sentiers, où il devenait inutile de le poursuivre. Le gendarme n'avait d'ailleurs aucune envie de courir après le fugitif. Il retourna en boitant à sa caserne, où il raconta le terrible combat qu'il venait de soutenir, et comme quoi la chèvre endiablée l'avait presque percé de part en part avec ses cornes de métal.
La cloche de Sainte-Agathe de Catane sonnait le carillon de minuit, qui ressemble à un glas funèbre, lorsque Cicio et sa mère, assis sur le penchant de l'Etna, regardèrent du haut de la rampe de Nicolosi, les lumières qui brillaient encore dans la ville, comme des étincelles sur la cendre d'un papier. Cicio étendit son bras d'une façon tragique, en s'écriant:
—J'en prends à témoin le ciel et la nature entière: je voulais vivre honnêtement et sans péché; mais puisque la rage des méchants, l'injustice des étrangers et l'infidélité de ma maîtresse m'ont réduit au désespoir, j'accepte la guerre.
—La guerre, la guerre! répéta la vieille Barbara en agitant son bâton d'un air forcené. La guerre est déclarée aux Carthaginois, la guerre avec le fer et le feu, le couteau et la carabine.
CHAPITRE VII.
Le charmant village de Nicolosi est situé entre la partie cultivée de l'Etna et la zone appelée Bosco, pays sauvage et couvert de bois. Les habitants de Nicolosi sont les cultivateurs de ces jardins productifs et de ces riches vignobles qui couvrent la base de la montagne. Cicio et sa mère, accompagnés de la chèvre jaune, trouvèrent le village entier plongé dans le sommeil. La nuit était chaude et belle; ils se couchèrent sous un hangar public, espèce de caravansérail toujours ouvert, où les bestiaux et leurs guides viennent chercher l'hospitalité en se rendant des pâturages aux marchés des grandes villes. Le jour commençait à colorer de rouge la tête blanche de l'Etna, quand nos trois aventuriers demandèrent à un paysan la maison du muletier Gaëtan. On les conduisit à une écurie dans laquelle ils ne virent d'abord que six mules et un chien. Cicio, pour se conformer aux instructions du vieux Trajan, dit à haute voix:
Ave Maria!
Du milieu d'un tas de paille sortit une figure d'homme à moitié endormie, qui répondit en se frottant les yeux:
—Gratia plena! Que me veux-tu, jeune homme?