Don Polyphême examina Cicio des pieds à la tête, en fronçant le sourcil, et comme s'il eût voulu lire au fond de l'âme de ce novice, il pria l'un de ses compagnons d'approcher la lumière. L'un des bandits prit sur la table une mauvaise lampe à deux becs et la soutint à la hauteur du front du petit chevrier.
—Jeune homme, dit le chef avec ironie, tu es un nigaud. Tu as donné dans un panneau à attraper les lapins. Notre compère Ignace, le sorcier, a besoin du sang d'un garçon de seize ans pour faire un baume magique, et on va te couper la gorge dans un moment.
—Nous verrons, répondit Cicio sans changer de visage.
—Cependant je te ferai grâce de la vie, si tu veux nous abandonner ta vieille mère, pour qu'on la saigne en ton lieu et place.
—Vous ne toucherez Barbara du bout du doigt qu'après m'avoir coupé en morceaux. Tout grand que vous êtes, je ne vous crains pas.
—Cette réponse-là vaut mieux qu'un sermon en trois points. Maître
Ignace, que penses-tu de ce petit compère?
—Il paraît sage comme Ulysse et fier comme Bajazet, répondit maître
Ignace.
—Jeune homme, reprit le chef, je vois que tu as du coeur. Mais si on te serrait les pouces avec une corde en le demandant ce que tu ne voudrais pas dire, comment se comporterait ta langue?
—Ma langue serait liée du même cordon que mes pouces, ou si elle cédait au mal, ma volonté resterait derrière elle, qui lui soufflerait ses réponses, et si la vérité était jaune comme un citron, je saurais la montrer blanche comme le lait, ou tout au moins de couleur douteuse comme un fruit vert.
—Tu as mis le doigt sur le noeud, jeune homme. Si j'avais un fils, je le voudrais comme toi, beau, robuste et savant de naissance. Nous te dispensons de l'apprentissage et tu auras part à la première capture.