Après le départ de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio et Barbara. Il daigna leur confier son projet, et pour animer leur courage, d'où dépendait le succès de l'entreprise, il leur cita quantité d'exemples héroïques tirés de l'histoire ancienne, dont il était fort pénétré, comme le lecteur l'a pu voir. Il estropia les noms d'Horatius Coelès, de Scévola et de Cynégire, il confondit ensemble les siècles, les nations et les pays; mais, comme il n'y avait pas là de savant capable de relever ses fautes, il atteignit son but en inspirant à ses auditeurs l'envie de se signaler par l'intrépidité. Quelques rasades de Calabrese et de Moscatelle achevèrent d'exalter Cicio et Barbara, et les brigands se mirent en marche avec confiance pour exécuter le plan conçu par Polyphême.
Sur la route qui descend de Léonforte à Saint-Philippe-d'Argyre, était alors un vieux reste de château fort qui ressemblait de loin aux débris d'un pâté. On l'a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en était masqué par des arbres en certains endroits, et découvert en d'autres parties. Dix hommes y pouvaient tenir aisément et s'y cacher ou se montrer à volonté, de façon à défendre le passage avec avantage contre des troupes nombreuses. C'était ce lieu escarpé que don Polyphême avait choisi pour théâtre de ses exploits. En abattant avec la hache des ronces, des cactus et des aloès, en attachant des cordes à certains troncs d'arbres on parvint à escalader cette citadelle, et on se ménagea en même temps un moyen de retraite précipitée que le feuillage et les broussailles dissimulaient.
Le sergent d'infanterie légère, qui conduisait un peloton de seize hommes, montait avec précaution dans le lit d'un torrent desséché, en se faisant précéder par un guide et des éclaireurs. Tout à-coup une balle perça son schako, et trois de ses voltigeurs tombèrent blessés à la tête. Un nuage de fumée qui couronnait la redoute des brigands indiqua d'où partait le feu, et le sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la chèvre jaune et son maître dansant une saltarelle infernale, tandis que Barbara jouait du tambour de basque en faisant des gestes d'énergumène. Le sergent riposta par un feu de peloton; mais on sait que les soldats napolitains, gênés par l'émotion du combat, ne tirent juste qu'à la cible. La plupart des voltigeurs, persuadés qu'ils avaient affaire à des diables, détournèrent la tête en pressant la détente du fusil; de sorte que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et la vieille Barbara sa musique, comme s'ils eussent donné une représentation sur la grande place de Catane, ce qui prouvait clairement qu'ils étaient tous trois invulnérables. Une seconde décharge partie du sommet de la redoute abattit encore deux fantassins. Le désordre se mit dans les troupes royales, et les soldats se débandèrent pour chercher un abri derrière les arbres qui bordaient le lit du torrent. Cependant le sergent, en homme de coeur, resta sur le terrain; il ajusta la vieille Barbara, et après avoir tiré, il mit une main sur ses yeux en guise de visière, certain que le coup avait porté. Le sergent devint pâle: la sorcière continuait à danser avec son fils et la chèvre jaune, en poussant des rires forcenés. Les troupes allaient battre en retraite, lorsqu'on entendit un feu vif de mousqueterie. C'était le détachement d'Augusta qui attaquait les brigands par un autre côté. Une voix de Stentor cria: «Sauve qui peut!» Les bandits se laissèrent glisser le long des cordes et disparurent sous les broussailles. En un moment, la bande entière s'évanouit, et Cicio, sa mère, et la chèvre jaune se trouvèrent seuls au sommet de la redoute.
Le coup de feu du sergent avait atteint Barbara au milieu du corps. Dans l'exaltation du combat, la vieille montagnarde n'avait qu'à peine senti la blessure. Après la fuite des brigands, Cicio vit bientôt sa mère chanceler, s'affaisser sur ses genoux et tomber la face dans les bruyères; il essaya de la soulever entre ses bras sans pouvoir y réussir: les membres avaient déjà cet abandon et cette pesanteur que donne la mort. Barbara ouvrit encore une fois les yeux; mais son regard pénétrait dans un monde nouveau, et ses lèvres frémissantes laissèrent échapper, avec le dernier soupir, quelques mots incohérents de la chanson de Syracuse ravagée.
Le petit chevrier, assis à côté de sa mère, demeurait immobile, refusant de croire à l'horreur de sa situation, lorsque don Polyphême accourut tout hors d'haleine:
—N'en doute pas, dit le brigand, Barbara est au ciel, puisqu'une balle étrangère l'a frappée. Il ne faut pas qu'elle tombe dans les mains des infidèles. Arme-toi de courage et suis-moi.
Le capitaine enleva le corps de la défunte, le chargea sur ses épaules et descendit à reculons en se tenant à une corde. Un groupe épais de cactus qui se trouvait à mi-côte du rocher, lui fournit une cachette sûre où il déposa le cadavre, en l'introduisant par force au milieu des épines. Quelques feuilles sèches, ramassées à la hâte, complétèrent cette tombe improvisée. Don Polyphême déposa sur la poitrine de la morte deux petits bâtons en forme de croix, et il appela trois fois Barbara; puis il ajouta à voix basse:
—Elle ne répond point: elle est partie. Seigneur, recevez son âme!
Le bandit saisit Cicio par la main et l'entraîna en courant dans un ravin profond, où ils furent bientôt hors de danger.
—Mon fils, dit alors Polyphême, l'affaire a été grave. Il faut changer nos dispositions. Tandis que je rechercherai les débris de la bande, tu te rendras à Palerme par Nicosia, Gangi et Vicari; n'oublie pas cet itinéraire, qui est le plus sûr pour nous. En arrivant à Palerme, où tu entreras de nuit, tu ne manqueras pas d'aller au quartier du Borgo, à l'auberge del Falcone. J'y serai dans quatre jours avec nos amis. Nous y ferons dire des messes pour le repos de Barbara. Les cloches mèneront son âme en Paradis à grandes volées. Ne crains rien pour elle; veille à présent sur toi-même. Sois prudent; ôte ces ornements dorés qui embellissent les cornes de ta chèvre merveilleuse, de peur qu'on ne la reconnaisse; songe au Borgo, à l'auberge del Falcone, moi, je m'en vais.