—Par ma foi! interrompit un pêcheur, c'est une brave chèvre; et, si elle n'avait pas commis d'autre crime je lui donnerais l'absolution.
«Mais, hélas! reprit l'orateur, la chèvre jaune et son damné conducteur ont commis des crimes bien plus affreux. La pauvre Angélica, tout-à-fait folle d'amour et de douleur, pleurait comme Ariane abandonnée. De ses beaux yeux coulaient des flots de larmes à faire déborder l'Anapo. N'écoutant plus que son désespoir, elle quitta son père pour courir après son infidèle amant. O lamentable histoire! ô fatal exemple des maléfices du démon! La fille d'un riche notaire s'enfonça toute seule dans les montagnes, sans connaître son chemin. Les ronces et les épines déchiraient ses pieds délicats. La soif et la fatigue l'accablaient, et sans doute elle allait périr dans le désert, si son bon ange ne l'eût amenée sous un ombrage frais, au bord d'une fontaine. La madone, qui veillait aussi sur elle du haut des cieux, conduisit au même endroit le chevrier avec sa bande féroce. L'infidèle amant, touché de compassion, prend sa maîtresse dans ses bras et lui jette sur le visage quelques gouttes d'eau fraîche. Elle ouvre ses beaux yeux; et, reconnaissant son ami: «Apprends, lui dit-elle, que tu avais abandonné deux personnes au lieu d'une, homme barbare, je suis mère!…
—C'est une imposture! s'écria Cicio en s'élançant dans le cercle des auditeurs. Jamais je n'ai abusé de la tendresse d'Angélica. Son innocence est aussi pure qu'au jour de sa naissance. Quant aux sottises que vous osez débiter publiquement au sujet de ma chèvre savante, je déclare en présence de ces honnêtes pêcheurs que ce sont autant de mensonges et de calomnies dont je vous ferai repentir.
Le contastorie, monté sur sa pierre, demeura stupéfait, le bras étendu, la bouche ouverte et les yeux fixés sur le héros de son histoire. A la vue de la chèvre jaune, l'assemblée se dispersa et Cicio se trouva seul en face du narrateur. Aux cris d'effroi que poussaient les pêcheurs, quelques douaniers s'approchèrent. Un éclaircissement aurait pu mal tourner pour notre héros. Une lourde main posée sur son épaule vint à propos lui rappeler le danger auquel il s'exposait. Cicio reconnut maître Ignace, le lieutenant de la bande de voleurs.
—Jeune homme, lui dit le brigand, tu songeras demain à ta réputation compromise. Suis-moi, si tu ne veux pas coucher en prison.
En parlant ainsi, maître Ignace prit la fuite; Cicio le suivit en courant et ils s'enfoncèrent dans le faubourg appelé Borgo, où demeurent les bonacchini. La population de ce faubourg n'a pas l'humeur facile des lazzaroni de Naples. Le mélange du sang mauresque lui a inoculé les passions et le caractère espagnols. Le lazzarone est majestueux dans ses poses comme un empereur romain; mais au dedans la dignité fait défaut; tandis que la fierté du bonacehino de Palerme existe dans son âme comme dans sa contenance. Il ne menace pas deux fois son ennemi avant de le frapper. La jalousie le mène loin, aussi est-elle considérée souvent par les tribunaux comme une excuse.
Après avoir fait mille évolutions à travers le dédale du Borgo, maître Ignace entra enfin dans le cabaret del Falcone. Don Polyphême s'y trouvait avec ses acolytes. Comme leur toilette de brigands n'eût pas été de mise dans une ville où il existait une police, ils avaient quitté leurs armes et leurs vêtements de fantaisie pour prendre la bonacca, d'où les pêcheurs palermitains ont tiré leur nom. Messieurs les voleurs tenaient conseil dans une salle particulière du cabaret dont la porte s'ouvrit pour Cicio. La réunion était fort nombreuse et le petit chevrier, voyant une quantité de visages inconnus, se tenait modestement à l'écart. Don Polyphême le prit par la main et le présenta aux voleurs de la ville, qui posaient les bases d'une association avec ceux des grands chemins.
—Approche, mon ami, dit Polyphême; j'ai parlé de toi au seigneur Zefirino et aux seigneurs cavaliers dont il est le chef. Ta chèvre savante est un bijou dont la valeur est appréciée. Tu es mon ami, et si je deviens l'ami du seigneur Zefirino, tu seras du même coup l'ami de tous ces amis réunis.
Don Zefirino souriait de la rudesse du brigand campagnard, en homme pénétré de sa supériorité. Il daigna jeter un regard d'indulgence sur le petit chevrier.
—Mon garçon, dit-il à Cicio, tu as l'air intelligent, et les talents que tu as su donner à ta chèvre jaune seront utiles à notre compagnie si nous nous accordons avec ton capitaine; mais il convient d'abord de discuter les conditions de cet accord. Ecoute bien ce que nous allons dire, et fais-en ton profit.