«Découverte d'un troisième larron!»
Telle fut l'explication de ma cousine Aurélie.
J'étais parfaitement remis. Mon cousin m'avait présenté, selon sa promesse, au garde des sceaux, et j'avais l'honneur d'être employé en qualité de surnuméraire. On m'avait permis de prendre en même temps mes inscriptions à l'Ecole de droit. Tout allait donc selon le sage programme tracé avant mon départ. En dehors du programme, j'avais mon éducation mondaine, entamée avec beaucoup de zèle par ma cousine. Il ne faut pas croire qu'elle fût incapable de former un jeune homme dans le bon sens du mot. Sous ses faiblesses, il y avait une femme d'expérience et de sens.
Je pourrais dire qu'elle serait devenue tout d'un coup parfaite si elle eût voulu confesser franchement depuis combien de temps elle avait passé vingt-huit ans. Elle avait vu le monde, beaucoup, j'entends le vrai grand monde; le monde qu'elle continuait de voir gardait encore de l'apparence et chacune des personnes qui le composaient atteignait au faubourg Saint-Germain par quelque tangente. Seulement, chaque membre de son cercle intime, épluché isolément, avait subi quelque déchet. On s'y plaignait de l'injustice humaine. Ce thème, tout vrai qu'il est, peut passer pour le plus compromettant de tous les symptômes.
Au point de vue mondain, toute cocarde d'opposition qui n'est pas un drapeau de conquête, passe fatalement à l'état de flétrissure.
C'est là que la suprême habileté des vaincus consiste à garder le sourire victorieux.
J'allais dans le monde avec ma cousine et sans ma cousine. Il est très rare qu'une famille noble de Bretagne n'ait pas dans le faubourg Saint-Germain une assez nombreuse parenté. Ma famille, à moi, y possédait d'illustres alliances, et je pénétrais tout naturellement dans ces hauts salons qui étaient pour la malheureuse Aurélie des paradis perdus. Elle expliquait cela, du reste, avec beaucoup d'adresse par la position du président, qui avait gardé du service sous la royauté quasi légitime. C'était un vice de plus, et ma cousine faisait chèrement collection de tous les vices de son mari.
Cette vie me plaisait, contre mon attente. J'eus un instant l'envie et l'espoir de devenir un homme brillant. Mon nom sonnait bien, je ne manquais pas d'argent. Il me sembla joli de prendre dans le petit cercle de ma cousine les leçons que je mettais en pratique ailleurs. Les femmes, il faut bien l'avouer, sont un peu les mêmes ici et là. Cet axiome faisait le fond même des théories de la présidente. Elle me prêchait l'audace, impatiente qu'elle était de me voir enfin oser. Ma première hardiesse lui revenait de droit.
Dans son petit cercle, j'étais, en vérité, un héros. Plusieurs amies de ma cousine (toutes, il est vrai, avaient passé vingt-huit ans, comme elle), lui faisaient concurrence et se disputaient mes attentions. Cela me déniaisait sans m'enflammer. Je faisais un cours de coquetterie mâle, et mes progrès étaient ici réellement plus sensibles qu'au ministère et à l'Ecole de droit. Ou arrive par là: j'admis la morale du fait avec le fait; je fus une graine d'ambitieux et de coquin pendant quinze jours. Je n'eus pas le temps de germer.
Un matin que j'étais dans le boudoir d'Aurélie, occupé à écrire à ma sœur une lettre digne d'être insérée dans le journal des modes, tant elle contenait de descriptions de toilette, j'entendis au salon le baryton de Laroche. Depuis une demi-heure que j'avais entamé ma missive, Aurélie venait à chaque instant m'apporter les renseignements et les termes techniques, car elle tenait singulièrement à rendre ma sœur jalouse de ses splendeurs. Tout à coup elle cessa de venir et la porte de communication fut fermée.