«Voyons, René, me dit-elle aussitôt que je fus assis, tu as quelque chose. Es-tu amoureux?

—Moi!» m'écriai-je.

Je pense que je pâlis, car elle me regarda curieusement. Mais une femme dans la position de ma cousine n'est jamais bon juge. Son parti est pris à son insu, et sa fantaisie met un véritable bandeau sur ses yeux. Quand elle parle, le mot amour et ses dérivés forment, malgré elle, le fond de la langue; mais tout cela, dans sa pensée, ne peut se rapporter qu'à elle-même. Elle est seule en cause; en dépit de son expérience qui est grande, elle doit fatalement se tromper.

«Es-tu amoureux?» signifie dans sa bouche:

«Ah çà! chevalier, faudra-t-il vous dicter votre déclaration? Il y a un terme à tout, et ceci passe les bornes. J'ai jeté le pont, franchissez-le ou je me fâche!»

Elle ne saurait voir un amour dont elle ne serait pas elle-même l'objet. C'est la nature.

Une femme dans la position de ma cousine est tout bonnement affligée d'une idée fixe. On ne la taxe point de folie, parce qu'il faudrait griller trop de fenêtres. Cette maladie, pour être très commune, n'en est pas moins curieuse. Elle existe chez toutes les femmes qui mettent plus de deux lustres à passer leur vingt-huitième année. Or c'est énorme ce que vous en trouveriez dans Paris! L'étude consciencieuse de ces symptômes produirait le chef-d'œuvre de la comédie moderne. Notre sujet est ailleurs. J'écris l'histoire de mon amour. Mme de Kervigné aura exactement la place qu'elle prit dans ma vie.

Sa question fut pour moi le supplice de Tantale. Ce qui était en moi voulait faire explosion, et le nom d'Annette me brûlait la lèvre. Je le retins cependant, quoique je fusse loin de comprendre tous les dangers d'une confession.

«Mon Dieu! reprit la présidente, quand même tu serais amoureux!....

—Petite maman, balbutiai-je, vous m'avez déjà dit que ce n'était pas un crime.