Mais quelle devait être cette famille? L'intérieur de cette maison m'apparaissait souvent comme un calme et noble sourire. Ma pensée en était toute éclairée. Ce n'étaient pas des gens comme les autres; du moins je ne les voyais point sous le même aspect que les autres. Ils étaient plus beaux et ils étaient autrement beaux. Ils posaient devant moi, purs comme un groupe de marbre. Cela venait-il de ce que je connaissais leur origine? Peut-être, mais cela venait aussi de ce qu'ils étaient, en réalité, modelés selon la ligne antique. J'avais peu de littérature, je le répète, je ne pensais point, selon l'habitude d'un grand nombre, à l'aide de poétiques réminiscences.
Avouerai-je davantage? Avant de connaître cette famille hellène, je respectais les souvenirs de la Grèce classique beaucoup plus que je ne les aimais.
Ce qui m'avait séduit, c'était l'harmonie vivante de cette trinité groupée si naïvement: la fille, le trésor, gardée par le vieillard et par le jeune homme; ce qui m'avait séduit aussi, c'était la concordance idéale, la symétrie douce et tendre de leurs beautés. Il eût été pour moi impossible de rêver à cette enfant adorée un autre père. Son père l'ornait. Elle était la parure de son père, doublement heureux, car il avait un autre orgueil: il avait Philippe, le plus beau des trois, sans doute, le type le plus élevé de la beauté humaine qui ait jamais frappé mes regards.
Quatre fois de suite je revins m'asseoir auprès de Philippe avant d'obtenir un résultat. Comme presque toutes les natures douces, il s'attachait par l'habitude et il prenait confiance à l'usé, sans qu'il y eût pour cela aucune valable raison. Ce n'est pas que je fusse sans faire tous mes efforts pour captiver son affection; mais ces efforts que je faisais, se bornaient nécessairement à bien peu de chose. J'écoutais plus que je ne parlais, et à peine, d'ailleurs, la conversation devenait-elle intéressante, que cet odieux théâtre vomissait sa foule et nous séparait.
Paris est au monde la ville où se nouent le plus de relations de ce genre. Il est à Paris des milliers d'amis de café, de restaurant, d'omnibus et de promenade qui n'ont jamais songé à échanger leurs noms. Ils sont réunis par une communauté d'habitude; hors du cercle de l'habitude, peut-être n'auraient-ils plus de plaisir à se voir. On sait l'anecdote de ces deux habitués du Théâtre-Italien qui, partageant depuis vingt ans les mêmes enthousiasmes et les même rancunes musicales, se trouvèrent une fois face à face hors de leurs stalles. Le hasard avait rapproché leurs enfants à leur insu et ils devenaient frères en apprenant mutuellement comme ils s'appelaient. Ce fut une grande joie; mais ils changèrent de stalles.
Ce fut du reste l'impatience produite par cette interruption périodique de nos courtes entrevues qui mit fin à mon purgatoire. Philippe mettait à développer ses théories une inconcevable passion. Rien n'entraîne comme la démonstration de l'impossible. Les deux dernières fois, en me quittant, il s'était écrié: On ne peut causer ici!
Cela m'avait donné l'espérance. Le quatrième soir, je m'arrangeai de façon à le pousser par quelques objections faciles à résoudre. Il prit feu comme un paquet d'amadou, et quand les bourdonnements de la foule annoncèrent la fin du spectacle, il frappa la table d'un maître coup de poing.
«J'ai chez moi, me dit-il, des copies de Raphaël et des copies de Rubens. C'est seulement en voyant les unes auprès des autres qu'on peut voir ce que j'entends par la couleur.
—Des copies de Raphaël et de Rubens en découpures! m'écriai-je.
—Comment vous nommez-vous? me demanda-t-il, au lieu de répondre.