—Eh bien! demain je vous attendrai à trois heures.»
Il me tendit la main, pendant que je lui disais:
«C'est convenu.»
J'étais si transporté que je ne songeai point à lui demander son nom ni son adresse. Je savais tout cela du reste, mais, vis-à-vis de lui, je ne devais point le savoir. Heureusement, il eut la même idée que moi, car, cinq minutes après, un garçon du théâtre vint me remettre une carte portant: Philippe Laïs, rue Saint-Sabin no 19.
Il y avait maintenant six jours que je n'avais mis les pieds au théâtre, car ma cousine avait pris, vis-à-vis de moi, le rôle de victime et j'étais obligé de lui tenir compagnie après le dîner. C'est moi qui étais véritablement victime, et je commençais à me regarder comme un opprimé. J'allais au ministère tous les 32 du mois; le concierge de l'Ecole de droit ne connaissait pas encore mon visage. Ma cousine avait besoin de moi dès le matin, pour prendre son café; elle avait encore besoin de moi à midi pour me parler de ses vingt-huit ans en dévorant le second déjeuner; de midi à cinq heures, c'étaient les emplettes, ses visites à elle et le bois, où il lui fallait bien quelqu'un, en conscience. Le ministère n'est pas un lieu de plaisir, l'Ecole de droit ne peut rivaliser avec le jardin d'Armide, mais croyez que je regrettais bien souvent l'Ecole de droit et le ministère, occupé que j'étais pendant quatre mortelles heures à entendre vanter le sort de celles qui n'ont plus rien à ménager, ou bien encore à compter les mois de nourrice de toutes celles qui chancelaient au sommet de leurs vingt-huit ans. Age terrible! âge odieux! chiffre féroce qui frappait sans cesse mon oreille comme une baguette bat le tambour.
Ma cousine avait une demi-douzaine d'amies qu'elle nommait spécialement: «ces dames», qui étaient comme elle un peu déclassées, un peu ravagées, et que sa nouvelle suzeraineté sur moi rendait jalouses. Cela l'enchantait. Elle courait après ces dames quand elle m'avait et m'eût volontiers juché au bout d'une hampe comme un drapeau.
Je savais, grâce à Dieu, les aventures de ces dames, par le menu. C'était un recueil de tempêtes, quelque chose comme les Beautés de l'histoire des naufrages. Au contraire de ma cousine, qui avait passé au travers des plus horribles tourmentes sans jamais sombrer, ces dames chaviraient à la moindre bourrasque; l'Océan parisien roulait çà et là leurs débris. Je m'étais engagé à ne pas faire la cour à ces dames, et sur ma foi de chrétien, je fais serment de n'avoir jamais eu la moindre envie d'être parjure.
Chaque fois que j'ai voulu parler des soirées de ma cousine, la peur m'a pris. Je redoutais ces soirées comme le choléra-morbus. Ces dames en étaient l'honneur. Elles avaient toutes des positions, quoique ces positions fussent toutes plus ou moins ébréchées. Leurs titres sonnaient bien, elles formaient un sénat, présidé par ma cousine, et dont la mission était d'écraser le casuel.
Le casuel, autrement dit tiers-état, se composait de visiteuses officielles qui venaient chez ma cousine à cause de la dignité de son mari; bonnes vieilles conseillères, avocates générales et même petites substitutes pointues, charmantes ailleurs peut-être, mais ici en défiance légitime et cuirassées comme des plongeurs.
Ma cousine aurait voulu qu'on lui demandât sans cesse aide et protection; son rêve était de passer debout entre deux haies agenouillées. Elle n'avait, au demeurant, nulle méchanceté dans le cœur, mais je ne sais pas ce qu'elle eût fait de son mari et de la femme du ministre, si ce double escamotage avait dû la conduire au portefeuille.