Mon oncle Bélébon était un de ces chanteurs qui parlent la musique comme faisaient les comédiens au fort temps du vaudeville. Sa voix était un baryton rocailleux et tremblotant qui ne sortait point par sa bouche, mais par son nez. Ayant tout l'esprit de la famille, il entendait malice aux choses les plus simples et vous lançait des regards d'intelligence en disant le deri dera ou malonlanla, latourlarira. Il se leva, il prit son verre, et, la main sur le cœur, il commença:
On dit qu'aux noces de Thétis
Tous les dieux s'assemblèrent;
Junon, Pallas, Cérès, Iris
Et Vénus s'y trouvèrent.
Sur le mot Junon, il cligna de l'œil à l'adresse de ma mère qui faisait danser Mimi, la sœur de Charlot; Pallas fut pour Bel-Œil, Cérès pour Nougat, Iris pour une maigre cousine qui nous venait de Pontivy aux jours solennels. Au mot de Vénus, il salua profondément ma sœur la marquise.
«Il est charmant!» déclarèrent toutes ces dames.
Je ne sais pas ce que Bel-Œil aurait donné à cette heure pour filer un roman, traduit de l'allemand, avec un cœur sensible. Son petit zieu et son grand zieu peignaient la langueur de son âme. Elles sont bien à plaindre, ces tendres natures. Au moins, Nougat aimait ce qui ne lui résistait point.
A la fin de sa chanson, mon oncle Bélébon, couvert d'applaudissements, réclama le silence d'un geste à la fois noble et gracieux.
«Voici la vingt-deuxième fois, dit-il en homme sûr de son succès, remarquez ce nombre, marquis, mon neveu, vingt-deux, les deux pigeons! voici la vingt-deuxième fois que nous fêtons la naissance de Vénus, à qui cet oiseau était consacré par la fable. Il y a vingt-deux ans, tu étais un brin d'amour, madame, et Kervigné, ah! le polisson!»