Puis, feuilletant du noir et du blanc, il s'écriait:
«Je prétends, parce que cela est vrai, que cette danseuse catalane n'a pas la même carnation que cette fille de Circassie. Regardez bien! Voici deux robes: laquelle est verte? Voici deux têtes: laquelle est blonde?»
Je tombai juste. Il y a une veine dans le bonheur. Et puis ne croyez pas qu'il n'y eut rien, absolument rien de vrai dans la théorie de Philippe Laïs. On ne peut pas parler de rien. En outre, les efforts d'une volonté puissante, servie par une intelligence d'élite, ne peuvent pas aboutir à néant. La couleur existait dans les œuvres de mon beau-frère: il l'y mettait de force. Mais, comme tous ceux qui se trompent de ce côté en maniant le levier, il tournait contre lui-même l'arme destinée à décupler la vigueur humaine. Il remuait un atome avec l'instrument qui ébranle les montagnes. Et mesurant l'importance du résultat à la terrible dépense de l'effort, il grossissait l'atome au point d'y voir la montagne.
La palette d'Eugène Delacroix était dans ses yeux aveuglés; il voyait entre son blanc rigide et son noir implacable tout un clavier d'éblouissantes couleurs; il s'enivrait de gammes imaginaires, comme ce musicien sourd dont la perfide compagnie avait remplacé le clavecin trop bruyant par une rangée de touches d'ivoire et d'ébène qui étaient muettes.
Il est dans le pays de Châteaulin, sur la paroisse de Lannelio, un vieillard qui habite une grande maison en ruines. C'est un gentilhomme qui porte les braies de toile du paysan. Ceux du bourg l'appellent «le Montreur,» et offrent le spectacle de sa folie aux étrangers comme une curiosité divertissante. J'allai voir le Montreur une fois par une soirée d'été. Le soleil se couchait au loin derrière les collines, découpant le profil des grands bois. Au détour du sentier j'aperçus un vieillard de haute taille, vêtu de toile blanche de la tête aux pieds, et dont les longs cheveux, éclatants comme la neige, tombaient en masses ondées sous les bords larges de son chapeau. Il fumait sa pipe gravement; il regardait les bois, derrière lesquels descendait le soleil.
Habitué qu'il était aux visites, il me salua d'une façon solennelle et courtoise qui rappelait les belles manières des états de Bretagne, et, sans préambule, il me dit:
«Nos futaies vont jusqu'à cet arbre de pin qui monte tout seul au dessus des chênes. Il y a douze cents journaux de bois d'un tenant, savoir: sept cents sur Lannelio, cinq cents sur Phébihen, dont le cocher relève de nous. Tout le pays de prés, à droite de la rivière, est à maman; papa a les guérets, la lande, les trois moulins et le bas taillis qui va vers la ville. Bonnes terres. Entrez, si vous voulez visiter le château.»
Du château, il ne restait absolument que les murs, percés de vastes fenêtres dont les châssis de pierres formaient la croix latine. Le soleil oblique entrait par toutes ces ouvertures béantes et colorait vivement les amas de décombres.
«Ceci, me dit-il au seuil de la principale porte, est l'écusson du papa; d'azur aux six merlettes d'argent, trois, deux, une, avec la bande de gueules sur le tout, chargé de trois macles d'or; l'autre est à maman: de sable à la croix ancrée d'argent. Nous avons en haut les écussons d'alliance, depuis notre auteur, qui fut écuyer de Pierre Mauclerc, duc de Bretagne.... Voilà le vestibule: six andouillers de bronze, six de chêne, six de cornes, six de fer, en tout vingt quatre, pour pendre les chapeaux, les manteaux, les fusils, si l'on veut. Ceux de bronze ont coûté bon, tels que vous voyez. Ils furent achetés du temps du roi Louis XV par mon trisaïeul, qui était sénéchal de Tréguier.»
Ce disant, le montreur me montrait avec une conviction profonde la muraille crevassée où il n'y avait rien, sinon des lambeaux poudreux, vieilles tapisseries tissées par des araignées mortes.