Dans le vestibule, je rencontrai Laroche, qui m'évita par un large et prudent circuit.
Savez-vous quelle impression me resta de tout ceci? J'étais libre! Ma poitrine fut soulagée d'un poids quand je mis le pied dans la rue. J'allais être désormais tout entier à Annette! Je me sentais content.
Ce fut seulement vers le milieu de ma route, en traversant les ponts, qu'une vague inquiétude me vint. Qu'allait-il arriver de tout ceci? Le président ne pouvait manquer d'avertir ma famille. Il le devait, et ceci, de sa part, n'était même pas un mauvais procédé. Quel effet sa lettre allait-elle produire?
Cette inquiétude qui voulait naître, je l'étouffai. J'avais répugnance à réfléchir en ce moment. Je pressai le pas pour être plus tôt auprès d'Annette.
Elle m'avait attendu; elle était triste: je la trouvai si belle que mon cœur se fondit en une incroyable joie. Elle était à moi, toute à moi, désormais. Entre nous, le dernier obstacle était rompu.
«Annette, lui dis-je, je ne vous ferai jamais plus attendre, je suis libre; nous vivrons l'un près de l'autre, et nous nous verrons à toutes les heures du jour.»
Son regard m'interrogea. Elle voulait savoir. Mais ce que je voulais, moi, c'était la paresse de mon bonheur, et ce sommeil plein d'extase que je dormais auprès d'elle. Je la conduisis au piano et je m'agenouillai à ses côtés.
«Que s'est-il passé, René?» me demanda-t-elle.
Mes yeux l'adoraient. Elle pencha ses lèvres jusqu'à mon front.
«Au bord de la mer, lui dis-je, là-bas, je sais l'endroit, dans l'anse du Pouldu, à l'embouchure de la rivière de Quimperlé, qui a deux noms si doux, l'Isole et l'Ellé, il y a une maison qui s'accoude à la dune comme une jeune fille penchée à son balcon. Une vieille maison, avec un enclos de murs gris au-dessus desquels le vent fouette les pampres de la vigne. J'en ai rêvé toute cette nuit. Je la connais, mais on ne voit rien, quand on n'aime pas; je ne l'ai bien vue que dans mon rêve. A marée basse, les sables font un grand tapis d'or, ridé comme un lac, caressé doucement par la brise. La rivière, plus limpide qu'un cristal, passe entre les deux piles d'un pont celtique qui n'a plus de manteau; son cours tortueux remonte et va se perdre dans la forêt, sous le château de Saint-Maurice, un palais des vieux temps. L'Océan est au sud, portant l'île de Groix comme une nef immense; à l'ouest, encore l'Océan, tout parsemé de barques aux voiles blanches ou vermeilles, parmi lesquelles, au lointain, fuit le mystérieux steamer, trahi par sa longue chevelure. A l'est, la lande morbihannaise, un peu de terre de bruyère sur la gigantesque masse des granits, grimpe la montagne escarpée où serpentent les caprices de tout un écheveau de sentiers. Au nord, enfin, nos jardins, nos fleurs, nos fruits du Finistère, les chênes, dont la racine énorme perce le roc, les châtaigniers touffus, les hêtres élancés comme des femmes. C'est là, c'est là que nous allons tous deux, dans les chemins pleins d'ombre creusés par la route patiente et par le temps entre deux haies de prunelliers, qui s'inclinent sous le poids fleuri des chèvrefeuilles. C'est là. Les enfants rient, la bouche teinte du jus des cerises noires. Ils nous ont vus; ils nous poursuivent et nous provoquent avec des paquets de primevères.... Oh! voici deux pauvres amours! des rouges-gorges dont ils menacent la couvée, ici, dans la mousse de ce pommier! Halte-là! nous rachetons les petits des rouges-gorges, et vous voilà plus rose que la cerise, Annette, car c'est aussi notre printemps; Dieu a mis en vous une promesse et vous avez senti la caresse de la couvée invisible. Nous chantons comme les oiseaux à l'heure des fécondes amours. La nature qui leur sourit vous fait plus belle. Appuyez-vous à mon bras, car il faut de la prudence, ô jeune mère! Le père l'a recommandé, le bon père qui nous attend à la maison, avec Philippe, guéri du mal de son âme! Oh! que Dieu est bon, ma bien-aimée! et que ceux qui vivent par le cœur sont heureux!»