Il ne s'agissait pas pour moi de ses confidences. Je le lui fis entendre avec rudesse.
«Certes, certes, murmura-t-il. Tu aimes véritablement. L'inquiétude te rend égoïste: je ne t'en veux point pour cela. Mais ils sont dans leur droit aussi, ceux qui te barrent la route d'une sottise. Rassemble un tribunal composé de dix mille personnes choisies par le hasard, et tu auras dix mille voix contre toi. Si tu savais prendre ton monde et jouer ta partie gaiement.... Mais tu ne sauras pas, et malgré ce que j'ai vu, il y a dix à parier contre un que ce mariage est un trou dans lequel tu te jettes.
—Si tu les connaissais comme je les connais.... repartis-je avec plus de calme, car j'étais heureux dès que je voyais jour à plaider ma cause.
—Je les connaîtrai! m'interrompit Gérard. J'agis pour toi bien plus encore que pour nos gens de Vannes. Et, cependant, c'est à eux que je l'ai promis. Mais, sois tranquille! si Vincent gagne la partie, je le fais mourir sous le bâton!»
A dater de ce moment, j'eus beau l'interroger, il ne me répondit plus.
Je me disais en moi-même: C'est bien! Il y a un complot. Je ferai sentinelle. Il faudra qu'on me passe sur le corps pour arriver jusqu'à eux!
Quand le fiacre s'arrêta dans la rue de Beaujolais, Gérard mit sa main sur mon épaule.
«Cette nuit, nous causerons, prononça-t-il tout bas, de toi et de moi. Les gens qui sont là-haut ne feront rien contre toi, ce soir. Tiens-toi en paix et tâche d'être bien avec tout le monde. Tu n'as là que deux ennemis. Si je le veux bien—et il se peut que je le veuille—demain soir, tu seras heureux. Ecoute bien: si je ne le veux pas, c'est que j'aurai de bonnes raisons pour cela, ou que je serai mort.
—Mort! répétai-je saisi par ce mot qui tombait à l'improviste.
—Je te répète que nous avons beaucoup à causer, cette nuit. Montons.»