La pensée d'Aurélie me vint. Pourquoi? Eût-elle été à sa place, si sévèrement que je l'aie pu juger, parmi ces incongruités de bas étage? Et, cependant, son absence me causait de l'étonnement et de la peur.

Elle était la correspondante naturelle de ma famille à Paris, tant à cause du lien de parenté qu'en raison de mon séjour chez elle. Seule elle pouvait fournir sur moi certains renseignements. On avait dû l'aller voir au saut de la voiture.

A moins que ce voyage ne fût un pur prétexte pour s'empâter aux Frères-Provençaux.

Cette dernière hypothèse n'était pas l'absurde, comme le lecteur pourrait le supposer. On a vu parfois la province se ruer sur Paris, les mains pleines d'intérêts encore plus respectables, et revenir chez elle, vaincue plus qu'Annibal, par les délices du Palais-Royal, cette Capoue des vaillances départementales. Cependant je n'admis point qu'il en pût être ainsi. L'absence d'Aurélie en vint à me préoccuper de plus en plus.

Elle était la femme des escapades. Elle avait l'esprit qu'il fallait pour rire aux larmes et savourer le comique de cette prodigieuse exhibition. Elle était du monde, mais à sa façon, et ce qu'on appelle la distinction était pour elle un vêtement plutôt qu'une peau. Cette soirée eût été mémorable dans sa vie. Elle y aurait payé place au poids de l'or.

Ne l'avait-on point invitée? Etait-ce réserve? La réserve n'étouffait ici personne, et mon bon père, qui détestait si cruellement les mésalliances, n'avait pas honte du tout de ses convives. A Paris comme à Paris! La truffe purifie toutes choses.

L'idée naissait en moi qu'Aurélie pouvait être employée à quelque ténébreuse machination.

Mais on me gardait à vue. Les truffes venaient d'arriver. L'oncle Bélébon avait réédité coup sur coup trois de ses plus forts calembours; sa faveur renaissait de ses ruines.

«Monsieur mon neveu, me dit-il, puisqu'il faut prendre des gants de satin blanc pour vous parler, vous n'avez pas encore demandé des nouvelles de votre tante Renotte qui, Dieu merci, vous en a assez fourré. Je m'en vas vous en dire. La pauvre Renotte est restée malade de l'affaire de la Poule Noire, et c'est elle qui partira la première, à ce qu'elle dit. Vincent n'est pas si bien habillé que vous, mais il n'a pas porté malheur à sa famille.»

Il y eut un grand tumulte. Les uns voulaient savoir à fond l'affaire de la Poule Noire, les autres maudissaient l'oncle Bélébon qui mettait du noir dans la fête. Mon père jeta sur moi un regard attristé.